Les concertos pour violon de Bach figurent peu au répertoire des violonistes modernes : trop courts, et sans doute pas assez clinquants comparés à leurs homologues romantiques. Quel plaisir donc de les redécouvrir ce soir à l'église de Saanen, à l'occasion du Festival Menuhin (lui qui les affectionnait tant), interprétés par l'immense Hilary Hahn ! Pour compléter le programme, un curieux mélange, pas toujours très heureux, de Schubert, de chorals de Bach et de Piazzolla. Chronique d'un concert à deux vitesses.

Hilary Hahn interprète Bach au Gstaad Menuhin Festival © Raphaël Faux
Hilary Hahn interprète Bach au Gstaad Menuhin Festival
© Raphaël Faux

C'est un sentiment que n'importe laquelle de ses performances confirme : Hilary Hahn est le plus brillant esprit du violon de son temps. Tout entière dédiée aux préceptes de l'école franco-belge dont elle est issue (l'œuvre d'Eugène Ysaÿe, père fondateur de cette école, tient d'ailleurs une place importante dans son répertoire), Hilary Hahn construit la moindre de ses interprétations dans le respect le plus total de l'enseignement de ses maîtres. Ses détracteurs y voient une limite ; on y verra plutôt la marque de spectaculaires moyens instrumentaux, ainsi qu'une conviction musicale qui la place au-dessus des modes et des goûts de son temps.

Entendre Hilary Hahn, c'est entendre un peu de Ginette Neveu, un peu d'Arthur Grumiaux. Il suffit de l'écouter conduire un vibrato sur toute une phrase de doubles croches (sacrilège d'ordinaire, dans Bach, mais ici d'une telle profondeur musicale), ou rester près du talon de l'archet en ne jouant que sur quelques centimètres, pour produire un piano qui ne perd rien en concentration, en éloquence, en intensité de son. Sa main gauche, d'une confondante agilité, se permet des détours dans les positions supérieures de l'instrument, celles que l'on réserve traditionnellement à un répertoire plus virtuose mais qui permettent ici des variations de couleur et de tension supérieurement maîtrisées. Et surtout, le son ne s'arrête jamais. Que ce soit dans les changements de corde, de nuance, et même dans les passages les plus bondissants, il y a toujours du souffle, de la résonance, une gestion de la forme globale qui ne survit que grâce à la beauté du son et la clarté de la pensée. Son instrument, un splendide Vuillaume de 1865 – et pas le sempiternel Stradivarius ; en lutherie aussi, l'école française a sa préférence – ne la surprend jamais. Hilary Hahn est, incontestablement, le miracle de l'école franco-belge du XXIe siècle.

Passé cet émerveillement, on déchante vite. À commencer par une déroutante interprétation de chorals de Bach par les musiciens de l'orchestre (certes, Bach les a souhaité accessibles, mais dans le cadre d'un concert payant, il eût été souhaitable de faire appel à des chanteurs professionnels). La disposition hasardeuse des musiciens toujours rangés selon les pupitres de l'orchestre (ce qui place par exemple une basse à côté d'une soprano) et le déséquilibre des voix (trop de sopranos, pas assez de ténors) rendent l'écoute difficile.

Omer Meir Wellber dirige la Deutsche Kammerphilharmonie dans l'église de Saanen © Raphaël Faux
Omer Meir Wellber dirige la Deutsche Kammerphilharmonie dans l'église de Saanen
© Raphaël Faux

Vient enfin la Symphonie « Tragique » de Schubert. La Deutsche Kammerphilharmonie ne s'y illustre qu'à moitié : on admire la belle énergie communicative déployée par chacun des musiciens (qualité qui est souvent celle des orchestres allemands, de chambre de surcroît) mais on déplore le manque de lisibilité globale, un son de cordes sans véritable personnalité, et surtout de récurrents problèmes de mise en place. L'acoustique de l'église est sans doute à blâmer. Mais la direction d'Omer Meir Wellber l'est vraisemblablement plus encore. La question n'est pas de savoir comment il dirige, mais ce qu'il dirige : le maestro semble concentrer ses intentions sur le caractère général de chaque mouvement, mais la surabondance de gestes (bras, coudes, poignets : tout est en mouvement) et le manque de tonicité de ceux-ci prive l'œuvre de son énergie rythmique. Si bien que l'orchestre, visiblement désarçonné, doit s'en remettre au Konzertmeister, décomposant les croches de la tête pour des pupitres de vents trop souvent inexacts.

Le concert de ce soir est de ceux qui déroutent. Pour clore chacune des deux parties du concert, Omer Meir Wellber se munit de son accordéon pour de langoureuses pièces de Piazzolla. Dans d'autres conditions, l'idée aurait fait sourire. Mais on se souvient que lorsque Yehudi Menuhin, créateur du festival, lâchait occasionnellement l'archet pour la baguette, ses performances violonistiques lui donnaient la légitimité de le faire. Pour qu'Omer Meir Wellber soit pleinement apprécié en instrumentiste, il eût fallu que sa direction soit irréprochable. Ce qui ne fut hélas pas le cas ce soir.


Le voyage de Pierre a été pris en charge par le Gstaad Menuhin Festival.

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