C’était un programme imaginé par et pour Lars Vogt : trois chefs-d’œuvre du dernier Mozart, le Concerto pour piano n° 22, la Symphonie « Jupiter » et le Concerto pour clarinette pour marquer la sortie du disque enregistré avec Raphaël Sévère. La mort du pianiste et chef allemand le 5 septembre dernier a obligé l’Orchestre de chambre de Paris à engager un chef, le Britannique Matthew Halls, et une pianiste, la jeune Franco-albanaise Marie-Ange Nguci. 

Marie-Ange Nguci
© Caroline Doutre

C’est l’étoile montante de la clarinette française qui, logiquement, ouvre la marche. Contredisant son patronyme, il ne cède pas à la tentation crépusculaire de nombre de ses illustres aînés qui, sans doute parce qu’il a été créé moins de deux mois avant la mort de Mozart en octobre 1791, font du Concerto pour clarinette une sorte de requiem instrumental. Raphaël Sévère confère au premier et au troisième mouvements une allégresse de bon aloi, certes un peu univoque, et déroule une ligne simple et pure dans l’Adagio. Le chef et l’orchestre accompagnent, sans véritablement dialoguer ni « concerter » avec le soliste. On en retire l’impression mitigée d’une interprétation bien propre sur elle, manquant des signes distinctifs d’une personnalité qui, on l’espère, trouvera à s’affirmer. Dans le disque, Raphaël Sévère avait un partenaire autrement plus inspiré en la personne de Lars Vogt, qui se fait d’autant plus amèrement regretter.

Changement de perspective avec le Concerto pour piano n° 22. La révélation de la soirée, c’est elle ! Dès les premières notes, Marie-Ange Nguci prend les commandes pour nous tenir en haleine jusqu’au bout de cette sorte de symphonie concertante pour vents et clavier. On avait déjà entendu la pianiste dans Liszt, Rachmaninov ou Scriabine : on la découvre mozartienne accomplie. On a beau connaître l’œuvre par cœur, en avoir des souvenirs exceptionnels au concert ou au disque (Daniel Barenboim à Vienne, Maria Tipo ou Tatiana Nikolaïeva à Genève…), on y ajoutera désormais Marie-Ange Nguci qui, sous ses dehors de jeune fille sage, convoque tout un opéra – Les Noces de Figaro, contemporaines du concerto, ne sont pas loin ! –, invente et réinvente les incessants dialogues entre un clavier, supérieurement maîtrisé, et les vents de l’orchestre. Elle paraît improviser ses cadences. C’est elle qui mène l’orchestre ! Saluant modestement sous le tonnerre d’applaudissements d’un Théâtre des Champs-Élysées presque comble, elle continue de surprendre son public avec un bis inattendu… et finalement si bien apparié à Mozart : la grande cadence finale du Concerto pour la main gauche de Ravel ! On savait l’inspiration mozartienne du mouvement lent du Concerto en sol, on découvre ce soir que l’intense poésie qui sourd de la main gauche de la soliste, par-delà la performance technique, fait un superbe écho au Mozart de 1785.

Après l’entracte, l’ultime symphonie de Mozart. Le chef Matthew Halls, dont la biographie au sein du programme de salle ne dit quasiment rien de la formation, de la carrière passée – on apprend seulement qu’il va prendre la succession de Santtu-Matias Rouvali à la direction de l’orchestre finlandais de Tampere –, va devoir révéler un tempérament qui s’est peu manifesté dans les deux concertos. Manifestement il a beaucoup écouté Harnoncourt, jusqu’à en reproduire des tics qui pouvaient passablement irriter au concert : le premier mouvement de la Jupiter en pâtit, l’élan initial s’embourbe dans des maniérismes qui entament la cohésion de l’orchestre. Les cordes de l’Orchestre de chambre de Paris qui sont accoutumées au jeu « historiquement informé » senza vibrato sonnent émaciées alors qu’on les connaît plus rondes et chaleureuses, les vents, cors, trompettes et timbales se lâchant sans réserve. L’Andante cantabile ne manque pas d’élégance, peut-être un peu de substance. Le troisième et le quatrième mouvements sont plus réussis, le chef semblant trouver – enfin – ses marques, lâchant la bride à l’excellente phalange parisienne qui se rassemble et se retrouve à son meilleur.

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