Rentrée des classes ce soir à l’Opéra de Marseille avec l’ouverture de la saison 16/17. Au programme : Hamlet (1868) d’Ambroise Thomas. Mais inutile de mettre dans vos cartables l’œuvre initiale de Shakespeare, cet opéra est délibérément français et s’autorise quelques libertés par rapport à la version d’origine. Comme lors de toutes les rentrées de classes, les élèves sont timides et appréhendent la reprise. Celle de l’Opéra de Marseille n’a pas fait exception à la règle avec un spectacle perfectible mais non moins prometteur.  

Patrizia Ciofi (Ophélie) et Jean-François Lapointe (Hamlet) © Christian Dresse
Patrizia Ciofi (Ophélie) et Jean-François Lapointe (Hamlet)
© Christian Dresse

Sur scène, le choix a été fait de remonter une production créée sur ce plateau en 2010 par Vincent Boussard. La scénographie replace l’intrigue dans une décor unique : à la fois salle de réception d’un palais ou encore, couloir dans lequel les chanteurs se livrent à un défilé d’entrées et de sorties scéniques. Les murs sont comme froissés, gris et froids. Le bas du mur est taché de noir comme si l’humidité rongeait progressivement le lieu. Pour ne pas que l’œil sombre dans l’ennui, quelques accessoires sont disposés sur le plateau : portrait du père défunt, miroir, bordure de cadre ou encore une magnifique baignoire en guise d’étang pour la scène de folie d’Ophélie. Sur l’ensemble, le spectacle semble avoir pris de l’âge et se rapproche dangereusement de la plus grande convention. Mais surtout, on ne peut pardonner l’exclusion des chœurs lors de la scène d’ouverture de l’opéra : choisissant une solution de facilité, les choristes sont maladroitement amplifiés en coulisse en laissant un plateau désespérément vide. On s’empressera d’oublier la scène de viol/violence d’Hamlet sur sa mère au III assez vulgaire et peu flatteuse. Au IV, la transcription de la scène de folie dans une baignoire pour évoquer l’évanescence, le caractère vaporeux et liquide d’Ophélie ne nous a pas d’avantage séduit tout comme les lumières assez violentes alternant du jaune criard au rouge sang en passant par le vert fluo.  

Côté musique les bonheurs sont en revanche nombreux. À commencer par l’excellent baryton canadien Jean-François Lapointe qui campe un Hamlet de tout premier ordre : diction exemplaire, sens du mot, intelligence du phrasé, soin et variété dans les nuances sont à relever. Le chant est puissant et généreux et l’incarnation scénique est particulièrement crédible. Le célèbre air « Ô vin, dissipe la tristesse » est superbement assumé. Son monologue du III « être ou ne pas être » est une merveille de subtilité et de théâtralité. Ophélie est chantée par Patrizia Ciofi. Avec toute l’admiration que nous portons à cette superbe chanteuse, force est de constater qu’en ce soir de première le compte n’y était pas, le stress l’ayant visiblement empêché de libérer son interprétation. Le timbre est moins consistant que d’ordinaire et les aigus sont un brin douloureux. La scène de folie du IV y a perdu en agilité et en souplesse. Résultat, le rôle peine à prendre corps. On gardera plutôt en mémoire un usage riche de nuances, des phrasés toujours aussi subtils et une présence scénique toujours aussi irradiante. Gageons que Patrizia Ciofi retrouvera son calme pour les représentations à venir lui permettant de montrer toute l’étendue de son talent. Sylvie Brunet-Grupposo est quant à elle une Gertrude à décibels. Puissance écrasante, texte soigné et investissement maximum en font une reine particulièrement crédible. On regrettera simplement un vibrato un peu trop présent et des aigus parfois poussifs. Son mari à la scène est campé par le baryton Marc Barrard. Vocalement rien à redire : le tout est très soigné, particulièrement riche en couleurs. Théâtralement, il faut attendre son air du III « C’est en vain » pour balayer une interprétation jusque là quelque peu sage. Superbe duo Marcellus/Horatio (respectivement Samy Camps et Christophe Gay). Les deux chanteurs très complices campent des acolytes d’Hamlet particulièrement attachants. Le spectre de Patrick Bolleire est une merveille de dramatisme et de noirceur. On en vient à regretter qu’il n’apparaisse en scène que lors du final de l’Opéra. Les deux fossoyeurs d'Antoine Garcin et Florian Cafiero sont quant à eux extrêmement piquants et théâtralement très crédibles.  

Du coté de la fosse, le premier acte n’aura pas été de trop pour que l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, dirigé par Lawrence Foster, réalise son tour de chauffe. Heureusement, les quatre actes suivants sont une merveille. Les cordes sont d’une homogénéité parfaite et les nombreux solos donnés aux cuivres par la partition sont exécutés de la meilleure des façons. Mention spéciale pour le saxophone alto dont le solo du II était particulièrement poignant. La direction musicale pourra gagner en écoute avec le plateaumais l’ensemble est d’une superbe qualité grâce à une juste alternance entre énergie triomphante et noirceur dramatique. Les chœurs de l’Opéra de Marseille complètent à merveille cette distribution : puissance, homogénéité, précision du texte. Dans ces conditions, on regrette d’autant plus le fait qu’ils aient été relégués en coulisse ainsi que l’amplification artificielle des voix lors de plusieurs scènes.