Ce n'est pas à Vienne, au Staatsoper en particulier, qu'on risque les excès de relectures décalées des grands ouvrages du répertoire. La tradition des pays anglo-saxons veut qu'au moment des fêtes de fin d'année on programme régulièrement Hansel et Gretel, l'opéra d'Engelbert Humperdinck tiré du conte éponyme de Grimm, créé à Weimar le 23 décembre 1893 sous la direction de Richard Strauss. La même tradition en fait généralement un spectacle destiné aux enfants, ce qui pourrait faire frémir les psychanalystes de tout poil. La mise en scène du Britannique Adrian Noble date de 2015, et, suivant de près l'intrigue, elle en est une illustration aussi réaliste que poétique. Les décors d'Anthony Ward contribuent à l'enchantement visuel et à l'impression qui sera la nôtre tout du long de feuilleter l'un de ces beaux livres de contes illustrés par Gustave Doré qui font les souvenirs d'enfance, ou de retrouver l'atmosphère des premiers Walt Disney.

Enchantement visuel mais aussi et surtout musical dès les premières mesures de l'ouverture, confiées aux cors, et pas n'importe quels cors ! On doit insister ici sur la spécificité de cet instrument fabriqué dès 1850 par la firme Uhlmann qui utilise un type unique de soupape à double cylindre, appelée « pompe à piston », et utilisé exclusivement par les musiciens des orchestres viennois, à commencer par l'Orchestre de l'Opéra de Vienne – dont l'autre nom est Wiener Philharmoniker. Comme celui des cordes, le son du cor viennois, assez proche du cor naturel, est immédiatement reconnaissable. Ce qui nous frappe aussi dans ces premières notes, c'est la projection, le volume du son de l'orchestre : la fosse du Staatsoper est peu profonde et donc l'orchestre est aisément visible de la salle et parfaitement audible où que l'on soit assis.
À qui ne connaîtrait pas bien la musique de Humperdinck, on peut la situer entre Weber, pour les aspects sylvestres et fantastiques (le Freischütz ou Oberon ne sont pas loin), et Wagner pour les couleurs de l'orchestre. Le tout en mode majeur quasi permanent. Il faut donc dans la fosse mieux qu'un accompagnateur, un grand ordonnateur de cérémonie, et Cornelius Meister ne décevra jamais dans une partition dont il semble maitriser tous les aspects. La performance n'est pas mince quand on sait qu'un chef invité n'a au mieux qu'une, au maximum, deux répétitions pour s'insérer dans le flux des plus de 200 levers de rideau que propose annuellement le Wiener Staatsoper. Quelques minuscules décalages n'altèrent en rien les éloges qu'on réserve à la fosse autant qu'à la scène.
Le premier acte baigne dans une musique résolument optimiste, qui évoque mélodies et ritournelles populaires, avec des enfants Hansel et Gretel qui chantent et dansent avec entrain pour oublier la faim qui les tenaille, la pauvreté du milieu familial. Quand Gertrude, leur forte femme de mère – savoureuse Regine Hangler – se lamente à son tour de l'oisiveté de ses marmots, elle parvient à peine à ombrer la tonalité générale. Même quand elle tance les enfants, elle ne se départ jamais d'une bonhomie trompeuse. « Vous avez faim ? » dit-elle au grand frère et à sa petite sœur formidablement incarnés, y compris dans la différence de taille, par le lumineux mezzo-soprano d'Alma Neuhaus (Hansel) et la volubile Maria Nazarova (Gretel), « allez donc cueillir des fraises dans la forêt ».
Inconscience ou cruauté de la mère, à qui le père, de retour à la maison après une journée de labeur, doit rappeler qu'une sorcière mangeuse d'enfants hante cette forêt. L'acte II est une pure magie musicale : les enfants évoluent au milieu d'une nature idéale, des chants d'oiseaux mais, pas très rassurés, sentent la fatigue les gagner et font leur prière : « Abends will ich schlafen gehen » est un duo magnifiquement émouvant. Le marchand de sable – étincelante apparition d'Ileana Tonca – les endort, des anges descendent du ciel et Humperdinck accompagne leurs rêves d'une page purement orchestrale d'une volupté décuplée par la magnificence des Viennois.
Au troisième acte, on est au cœur de l'action – enfin – avec l'impayable sorcière du jeune ténor Michael Laurenz, qui ne tardera pas à voir ses funestes projets déjoués par les deux enfants, bientôt rejoints par leurs parents, et par un chœur d'anges qui donne une dimension presque mystique à cette histoire qui finit bien. Le miel et le pain d'épices étaient distribués ce soir à profusion tant par le plateau que par la fosse, tant pour les yeux que pour les oreilles.

