Des premières notes de la Sonata Romantica de Nikolaï Medtner, on gardera longtemps le souvenir de la douceur spéciale et de la passion sans égale dont le jeune pianiste Philippe Hattat fit preuve pour nous ouvrir les portes de cette partition et de ce compositeur rares. Son toucher, des plus appliqués, a instantanément saisi l'attention de l'auditoire deauvillais réuni dans la salle Élie de Brignac qui, depuis 1996, partage ses habituelles activités équines avec deux festivals musicaux annuels organisés par Yves Petit de Voize. L'ambiance du concert traditionnel s'en trouve changée : la convivialité s'impose naturellement.

Guillaume Vincent et Philippe Hattat © Cédric Martinelli
Guillaume Vincent et Philippe Hattat
© Cédric Martinelli

Dans ce cadre, Philippe Hattat se fond idéalement. D'une humilité remarquable, ne cédant jamais à la démonstration, il parcourt la partition avec aisance. Cette apparente retenue ne doit pas être mal interprétée ; son jeu consciencieux profite, en plus, d'une palette de nuances qui ne souffre aucune limite. Bientôt, cette qualité prononcée, cet art du contraste qui se conjugue en outre à une exceptionnelle rapidité d'adaptation, rendant le discours encore plus saisissant, s'impose et orne cette immense fresque musicale de couleurs splendides. Proche de Rachmaninov, Medtner livre une œuvre intense, héritant de Liszt pour son sens du récit mais résolument attachée aux fondements de la musique russe par son lyrisme et ses harmonies d'une modalité lumineuse. Les quatre mouvements s'enchaînent sans interruption, dans un seul effort à travers divers tableaux dans lesquels la célérité la plus leste – Medtner était, à l'instar de son interprète deauvillais, un grand virtuose du clavier – côtoie d'éclatants sommets, tout en accords plaqués, dans le goût d'un Moussorgsky. Dans chaque situation, le pianiste révèle des qualités rares : un chromatisme brodé particulièrement délicat, presque imperceptible, une fermeté et un poids sans commune mesure dans les graves du clavier, sans jamais priver la partition de son lyrisme. Les dernières pages sont redoutables, mais Philippe Hattat ne s'y perd pas et transforme le risque en un dernier éclat.

Rejoint par Guillaume Vincent pour un interlude à quatre mains, le pianiste propose quatre numéros des Six morceaux op. 11 de Rachmaninov. La fermeté de Philippe Hattat et la légèreté de Guillaume Vincent combinées produisent un effet heureux dans la Barcarolle ou dans la Valse, caractérisées par leur mouvement, mais ne convainquent pas entièrement dans le Thème russe, qu'on croirait volontiers emprunté à un chœur de Boris Godounov. De légères inexactitudes rythmiques dans les chorals, d'une verticalité périlleuse, sont vite oubliées lorsque Philippe Hattat entonne d'un seul index, avec une force superbe, le thème de la dernière pièce, Slava. Le duo commence alors son ascension vers les cimes de la nuance et les limites extrêmes du clavier, achevant dans un effort grandiose, puis longuement applaudi, la première partie de ce concert.

Le Quatuor Hermès à Deauville © Cédric Martinelli
Le Quatuor Hermès à Deauville
© Cédric Martinelli

Le Quatuor n° 13 en la mineur dit « Rosamunde » de Schubert complète le programme. Avec le Quatuor Hermès, il s'impose d'évidence : le premier thème rayonne par une simplicité qu'Omer Bouchez fait apparaître sous les contours d'un lied. L'accompagnement, subtil et comme en retenue, fait croître une légère tension qui se détend bientôt en gagnant une amplitude de son qui laisse apparaître les graves chaleureux du violoncelle d'Anthony Kondo. Toutefois, l'œuvre de Schubert, qui précède de peu le Quatuor n° 14 dit « La Jeune fille et la mort », ne serait rien sans son contrepoint, assuré avec élégance et distinction par Élise Liu au deuxième violon et Yung-Hsin Chang à l'alto. Ce qui pouvait ressembler à un lied adopte volontiers au fil des quatre mouvements du quatuor les allures d'une discussion où chacun trouvera l'occasion de moments d'expressions solistes, en veillant toujours à préserver l'unité intacte de la forme, qui apparaît aisément grâce aux ambiances unanimement caractérisées par les quatre musiciens. Le dernier mouvement, au thème particulièrement léger et lumineux, livre à un public déjà conquis quelques derniers moments de fraîcheur et de gaieté.

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