Hétéroclite, ce programme ? Philippe Herreweghe s’explique du mélange entre profane et sacré, entre lyrisme bref et grand format : Beethoven lui-même l’a donné en concert, dirigeant en personne. Kristian Bezuidenhout, quant à lui, s’en tire remarquablement ce soir de cette mise en parallèle avec le maître de Bonn ; le Collegium Vocale Gent et l’Orchestre des Champs-Élysées chantent et jouent une fois de plus dans une ligue d’excellence qui ne semble pas leur connaître beaucoup d’égaux.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendrickx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendrickx

Composée sur deux poèmes de Goethe ayant en commun un thème maritime, la courte cantate Meeresstille und glückliche Fahrt ne pourrait montrer des atmosphères plus opposées. Méditatif et bienfaisant, avec son éclosion progressive d'accords dans les premières mesures, le premier fait entrer dans un cluster harmonique bienfaisant, porté par des grands legati du chœur. Ici et là, conformément à la composition, des gouttes vocales isolées bien articulées éclaboussent agréablement l’oreille d’une fraîcheur qui ne sera complètement révélée que par le deuxième, dominé par la joie et son caractère enlevé et rythmé. Petit bijou supplémentaire, le Elegischer Gesang, chant élégiaque de sept minutes, ne fait pas partie des pages les plus connues de Beethoven, et c’est bien à tort, comme le constate Philippe Herreweghe, qui avoue avoir fait lui-même assez récemment la découverte de ce rêve sonore, commandé par le baron Baptist Pasqualati von Osterberg sur un poème de Franz Castelli, à l’occasion du décès de sa jeune épouse. « Sanft wie du lebtest hast du vollendet » (« Doucement comme tu as vécu, tu es morte ») susurre le chœur, et c’est dans une douce chaleur aussi que les cordes introduisent ce tendre bercement d’une défunte.

La Fantaisie chorale, avec son thème déjà préempté sur le finale de la 9e Symphonie, porte décidément mal son nom français : le chœur n’est réellement concerné que dans le quatre dernières minutes, et c’est le clavier qui est à l’honneur dans cette Fantasie für Klavier originelle, permettant aussi à l’Orchestre des Champs-Élysées, grâce au dialogue, d’exposer ses somptueuses couleurs. Et il y en a, dans cette interprétation sur instruments d’époque qui va jusqu’au bout. Kristian Bezuidenhout apprivoise magistralement son instrument, dont les premiers accords font apparaître des sonorités vraiment insoupçonnées. C’est comme si le magnifique pianoforte Blüthner de Leipzig cherchait d’abord sa légitimité dans cette salle moderne à l’acoustique excellente. Mais les accords se stabilisent en un clin d’œil, et le jeu du soliste fait perler les notes vibrantes comme de minuscules bulles de cristal enchaînées sur une guirlande de Noël. Les cordes entrent en grommelant après ce prélude, puis s’énonce bientôt le thème mondialement connu, exposé et varié dans de toujours nouvelles teintes, pianistiques ou orchestrales : plus sylvestre dans les vents ici, avec quelques rebonds plus furieux, là. Le finale vocal enfin, où le quatuor de solistes d’une belle homogénéité précède l’arrivée en triomphe du chœur, jubilatoire et sans frustration apparente, en dépit de la brièveté de son intervention, que lui impose la partition.

Kristian Bezuidenhout © Marco Borggreve
Kristian Bezuidenhout
© Marco Borggreve
La Messe en ut majeur (op. 86) est l’occasion de concentrer à nouveau l’écoute sur la voix et d’apprécier plus particulièrement le timbre des solistes. Chapeau bas à Ana Maria Labin, remplacement au pied levé de Genia Kühmeier : son soprano est scintillant et épouse bien les ornements du répertoire romantique. Dans certains passages, sa tessiture et celle d'Elisabeth Kulman se confondent avec bonheur, avec des mediums très proches. Dotée d’une voix très versatile, elle dévoile ce soir de nobles et chaleureuses couleurs de contralto et une parfaite conduite du son. Maximilian Schmitt, pour sa part, nourrit le Gratias agimus tibi de son beau timbre crémeux et souple, et aussi le baryton-basse Krešimir Stražanac ne démérite nulle part, grâce à son élégance vocale et à son expressivité.

Et que dire du chœur : comme à son accoutumée, le Collegium Vocale Gent est irréprochable. Il a beau être spécialisé dans le répertoire baroque, il fonctionne comme un étalon de mesure aussi dans le répertoire romantique de ce soir. Le Kyrie est tendre, le Gloria animé de beaux contrastes, punchy le Cum sancto spiritu, affirmatif et joyeux, puis dramatique le Credo. Dans le Sanctus, le chœur à découvert illustre le saint effroi ; toutes les fugues sont travaillées avec une articulation et une mise en relief remarquable, dans laquelle se laisse reconnaître un particulier attachement du chef au pupitre de ténor (qui le vaut bien !). Mais l’entreprise est bien collective, et l’orchestre n’est pas qu’un vain faire-valoir du lyrisme : le violoncelle confère son lustre au quatuor du Benedictus, qui possède un superbe équilibre, ne semblant coûter aucun effort aux solistes. Cor, flûte, hautbois ou contrebasses font de l’Agnus Dei un superbe sacrifice. Peut-on faire mieux en restitution historique d’un répertoire que ce soir au TAP de Poitiers ?