Chef-d’œuvre puissant à ne pas mettre entre toutes les mains, l’Hippolyte et Aricie de Rameau est à l’image du caractère du compositeur, rebelle et insoumis. En 1983, on avait justement pressenti la noire grandeur d’un ouvrage porté à l’incandescence par un chef inspiré (Gardiner) et une Jessye Norman à la tunique gonflée par le mistral de l’été aixois ; hélas la voilure avait depuis singulièrement réduit sous des mains moins expertes, Christie seul soufflait de temps à autre sur les braises du chef-d’œuvre et parvenait à en ranimer la grandeur. Prince charmant rompu à d’autres répertoires, Sir Simon Rattle s’est penché en 2018 sur la belle tragédie lyrique au Staatsoper de Berlin. La production de ce 9 novembre à la Philharmonie de Paris réunit une distribution similaire en ce qui concerne les rôles principaux et fait de nouveau appel à l’Orchestre baroque de Fribourg en grand effectif. Le chef britannique a fait un choix entre les différentes moutures de l’œuvre (création de 1733 et reprises ultérieures), il favorise les versions à l’orchestration la plus riche comme le duo du second acte « Contente-toi d’une victime » augmenté de virtuoses traits de violons.

Sir Simon Rattle
© Oliver Helbig

En soulignant le caractère discursif de l’orchestre, le chef en fait un personnage à part entière : ainsi dans l’ouverture l’urgence de la partie rapide contient déjà le thème de la culpabilité et de la fuite (Hippolyte face à son père, Phèdre face à sa passion) et les introductions aux airs annoncent l’état psychologique des personnages. Balancement doux mais hésitant pour une Aricie en proie au doute (« Temple sacré », acte I), drapé somptueux des cordes dont quatre flûtes couronnent l’harmonie et produisent un crescendo inattendu dans « Cruelle mère des amours » (acte III), on prend ici très au sérieux l’habileté du Rameau orchestrateur. Battue minimaliste, maximum d’informations au moment propice, souples indications du phrasé : on reste émerveillé devant l’efficacité souveraine d’un chef très au fait d’une dimension théâtrale opposant constamment drame et divertissement. Les soulèvements naturels (ondes agitées, tonnerre) possèdent la sophistication et la grandiloquence d’un tableau d’Hubert Robert, le rondeau « Chantons sur la musette » dépasse l’allusion rurale et éclaire l’audace d’un musicien épris d’effets sonores inédits. Le traitement de certains duos évoque Mozart : « Ma fureur va tout entreprendre » entre Hippolyte et Phèdre montre deux personnages qui ne communiquent plus et cherchent à résoudre une crise in petto dans une violence contenue.

En toute logique, la distribution vocale répond à ces ambitions musicales et dramatiques en ne négligeant nullement l’importance des rôles secondaires. Le ténor Magnus Dietrich illumine un trio des Parques intense et d’une beauté vocale suffocante, le Tisiphone de Benjamin Chamandy est un modèle du genre en terme de vaillance et de précision, Slávka Zámečníková figure une Chasseresse impérieuse à la diction remarquable, Ema Nikolovska une Diane au riche médium qui détaille superbement la noble complexité de son personnage, Michael Smallwood un Mercure épatant dont le timbre moelleux et flexible apporte une belle présence à un rôle très court. Les sopranos Liubov Medvedeva et Evelin Novak détaillent délicieusement leurs difficiles ariettes (quelle diction !) en donnant une souplesse appréciable à des pièces où l’écriture de Rameau est plutôt instrumentale.

Sans surprise, le ténor Reinoud Van Mechelen incarne un Hippolyte idéal, mélange de douceur et d’autorité respectant à la lettre la subtilité de l’écriture ramiste. Plus désinvoltes en ce qui concerne la précision rythmique dont le claveciniste Philippe Grisvard suit les écarts avec un art infini, les rôles principaux ne manquent cependant guère d’imagination et de sens de la couleur, au premier chef Anna Prohaska dont l’humeur parfois fantasque, les sons pris en dessous ou détimbrés voisinent avec des aigus sublimes et un sens de la couleur dignes d’une grande vocaliste de jazz, notamment dans l’ariette « Rossignols amoureux » d’une vertigineuse  sensualité, l’incarnation infiniment expressive du baryton Gyula Orendt, Thésée tour à tour intense ou fantomatique, et bien sûr Magdalena Kožená dont la technique sans faille compense une tessiture un peu trop claire pour ce rôle (surtout avec le diapason un ton plus bas), et dont le sens dramatique impressionne. Pluton d’un métal splendide et à la vocalisation impeccable, Jérôme Varnier parvient à nourrir un rôle un peu conventionnel d’une belle intensité psychologique et d’une présence magnétique. Détail minuscule, on aurait pu dispenser l’habile joueur de musette de toucher du tambourin pour éviter quelques décalages dans les danses les plus brillantes… Qu’importe, un vent nouveau souffle sur le grand baroque français.

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