Les mains jointes pour remercier le public, Igor Levit montre qu'il ne va pas donner le second bis que le public lui réclame. Que peut-on jouer après les deux dernières pièces des Scènes d'enfants de Schumann ? L'enfant s'est endormi. Le poète a parlé. Il est temps de partir, de croiser quelques amis et confrères dans le hall, tout aussi partagés que nous entre l'admiration sincère pour un artiste singulier qui va au bout de ses convictions et le doute que font naître certaines. Mais disons de suite le bonheur qu'il y a de retrouver le Théâtre des Champs-Élysées propre comme un sou neuf, avec des fauteuils revernis, recollés et recouverts d'un velours d'un beau flammé rouge-orangé plus chaud que ne l'était le vieux rose pimbêche dont ils étaient garnis depuis la réfection totale du bâtiment, au tournant des années 1980-1990.

Igor Levit
© Felix Broede / Sony Classical

La salle est quasi pleine. En mai 2019, nous n'étions qu'une petite moitié pour écouter le pianiste dans les Opus 109 et 110 et les Variations Diabelli de Beethoven. On avait préféré – et de loin – l'Opus 120 aux deux sonates, mais on n'a rien oublié... signe qui ne trompe pas. Levit est une grande personnalité de la musique. Cette fois-ci encore, le pianiste, qui a déjà donné l'intégrale des sonates de Beethoven au Festival de Salzbourg, ne convaincra pas qu'il a raison d'être dans l'instant plus que dans le grand geste instrumental. C'est pourtant la marque d'une Sonate opus 101 qui jaillit du silence, avance partagée entre l'idée de l'improvisation et un travail de composition d'une complexité formelle qui la contredit en apparence. Igor Levit a un cerveau au bout de chaque doigt et un cœur pour les attendrir, et son goût pour la contemplation et les voyages immobiles le distingue. Son intégrale discographique des sonates est passionnante (Sony). Se pourrait-il qu'il soit plus à l'aise pour maîtriser tous les paramètres de son idée d'une œuvre dans la solitude du studio ? Ce soir, il joue un Steinway somptueux parfaitement réglé. La sonorité du pianiste est très belle, lumineuse, sans dureté, mais elle manque de densité, d'incrustation dans la profondeur du clavier, sauf en de rares moments.

Revenons à Schumann, aux deux dernières pièces des Scènes d'enfants données en bis. Elles aussi manquaient de cette simplicité dont le compositeur parle dans une lettre à celle qui sera bientôt sa femme, la pianiste Clara Wieck : « Il te faudra te garder des effets, pour te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt. » Néanmoins, Levit nous convainc dans l'instant même qu'il joue que sa sophistication et la lenteur de son tempo dans « L'Enfant s'endort » sont justes. Mais pourquoi escamote-t-il la dernière note isolée dans le grave qui la clôt interrogativement ? C'est pourtant un appel déchirant au premier accord du « Poète parle »... Ce qui est assez intriguant, aussi, car on avait fugitivement noté cela pendant la première partie qui s'ouvrait par la Chaconne de Bach transcrite pour la main gauche seule par Brahms, c'est un legato un peu trop soutenu par la pédale.

Levit a enregistré ce Bach-Brahms formidablement. Il le joue ce soir en ouverture avec un grand raffinement de sonorités – et heureusement sans aucune affèterie. Mais il est dans l'instant, fragmente le discours ; son jeu n'est pas poussé par cette grande force souterraine qui fait avancer la musique et qu'on appelle... la pulsation. Mais l'atmosphère est très belle. Comme elle le sera dans les cinq Préludes et Fugues de Chostakovitch qu'il a choisis parmi les 24 du compositeur. Levit « désoviétise » une musique autrement plus roide, énigmatique dans son association du trivial et de l'idéalisme sous les doigts de Tatiana Nikolayeva qui les avait fait découvrir intégralement à l'Ouest dans les années 1960, musique que nous découvrions parallèlement aux symphonies qui nous venaient d'Union soviétique jouées par des orchestre dont les vents vibraient et les cordes virtuoses étaient attaquées sauvagement par des archets unanimes.

Nikolayeva avait un son à se damner et son académisme malicieusement feint donnait à ces œuvres un intérêt historique qu'elles perdent d'être jouées de façon plus « impressionniste » – bien que formellement parfaitement réalisées – que sur un fond tragique par un Levit qui arrondit les angles, peaufine les lignes, soigne les atmosphères au point de rendre cette musique jolie. Les contrastes sont amoindris et le caractère propre à chaque pièce se dilue dans une beauté essentiellement plastique. Avec Nikolayeva les murs de la salle de concert s'effondraient à la fin du 24e en ré mineur, avec Levit on admire son jeu sans être le moins du monde terrifié. La Sonate n° 7 de Prokofiev ? Belle de sonorités, mais mouvement lent au chant insuffisamment soutenu et finale admirablement dosé sur le plan de la gradation dynamique mais pas assez barbare dans les derniers instants en raison d'un son certes d'un grand volume, mais pas assez libéré.

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