Si le livret de Busenello nous est connu par plusieurs éditions imprimées depuis 1643 (date de la création de l’œuvre), la musique du Couronnement de Poppée présente d’importantes disparités suivant les sources tardivement retrouvées. Vincent Dumestre a tenté de reconstituer une version donnée par une troupe de chanteurs vénitiens en 1647 dans un petit théâtre parisien sans machines ni décors somptueux. Privé de quelques interventions divines (excepté l'Amour et Mercure), l’ouvrage gagne en urgence dramatique et s’émancipe ainsi de codes narratifs scénographiques en usage dans les cours royales.

Il Nerone ou Le Couronnement de Poppée à l'Athénée
© Vincent Lappartient / Studio j'adore ce que vous faites

Les jeunes chanteurs de l’Académie de l’Opéra national de Paris, l’effectif orchestral réduit aux seules cordes et au continuo et la mise en scène minimaliste d'Alain Françon conviennent parfaitement à ce projet à échelle réduite. Les plis statuaires du costume de la Vertu, le buste impérial sur son socle rouge rappellent la Rome antique revue par l’Italie des années quarante. En répondant diversement à cette raideur formelle, les costumes signalent l’attachement au pouvoir ou à la liberté : tailleurs stricts des nourrices, fluidité chatoyante des soieries de Drusilla, simplicité sensuelle des tenues de Poppée avant son couronnement. Ottavia entre deux destinées porte une toge stricte mais aux plis souples, et un Néron à la raison déjà vacillante se couvre de l’or qui aveugle ou qui ment, l’or de l’immense rideau que l’Amour aime à ouvrir et fermer.

Il Nerone ou Le Couronnement de Poppée à l'Athénée
© Vincent Lappartient / Studio j'adore ce que vous faites

Dans la fosse, le Poème Harmonique organise les plans sonores autour des harmonies puissantes du lirone secondé par un violone très présent. La débauche ornementale des violons et l’infinie variété des instruments du continuo remplissent la salle de l’Athénée de couleurs souvent surprenantes et très expressives. Plutôt à l’aise dans la stylisation imposée des mouvements, l’équipe de chanteurs ne souffre d’aucune faiblesse. Le contre-ténor Fernando Escalona joue la carte du tyran hystérique et narcissique, le léger manque de rondeur d’une voix poussée à ses limites est compensé par un abattage spectaculaire et Marine Chagnon est une Poppée jeune et passionnée, à la vocalisation aisée.

Lucie Peyramaure campe une Ottavia émouvante, le médium et le legato de la voix sont remarquables, Martina Russomanno réussit la lourde tâche de donner à la Fortuna et à Drusilla des éclairages également convaincants. Dans le double rôle de la nourrice et de la Vertu, Lise Nougier détaille avec précision les mélismes rapides de la première et soutient avec autorité les imprécations de la figure allégorique. Belle prestation du Page et de l’Amour par la bondissante Kseniia Proshina au timbre prenant, aussi à l’aise dans l’élégie que dans l’engagement comique.

Il Nerone ou Le Couronnement de Poppée à l'Athénée
© Vincent Lappartient / Studio j'adore ce que vous faites

Alejandro Baliñas Vieites est un Sénèque parfait, à la tessiture particulièrement profonde ; en revanche le rôle d’Ottone ne favorise peut-être pas la région la plus soutenue et sonore du contre-ténor Léopold Gilloots-Laforge. Dans les rôles plus réduits de Mercure et des soldats, le baryton Yiorgos Ioannou et le ténor Thomas Ricart sont impeccables, le timbre superbe et le phrasé soutenu de Léo Vermot-Desroches font merveille dans les ensembles et dans le bref rôle de Lucain. La vraie révélation de la soirée sera sans doute le contre-ténor Léo Fernique qui dans le rôle d’Arnalta réussit à être drôle sans sacrifier la beauté vocale et à émouvoir par les plus subtiles nuances (berceuse à Poppée).

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