Il viaggio, Dante, est la dernière création mondiale du Festival d’Aix-en-Provence. Un portrait en italien du poète florentin qui verse plus dans le biopic d’un homme pris dans les affres d’une vieille affaire sentimentale que dans l’hagiographie spirituelle et poétique. Pour ce faire, le librettiste Frédéric Boyer et le compositeur Pascal Dusapin ont eu l’idée de convoquer une partie importante de l’œuvre de Dante qui se situe entre manifeste poétique et autobiographie tant réelle que fantasmée, de la Vita nuova, où il expose notamment sa rencontre avec Béatrice, jusqu’à la Divina Commedia où celle-ci lui sert de guide dans le Paradis. Le poète est donc présent à différents moments de sa vie : jeune, interprété par la mezzo-soprano Christel Loetzsch, et homme de la cinquantaine, par le baryton Jean-Sébastien Bou. Le Narratore, joué par Giacomo Prestia, qui vient déclamer avec justesse et emphase quelques vers dantesques en Monsieur Loyal à paillettes, figure aussi un prolongement du personnage éponyme.

Il viaggio, Dante de Pascal Dusapin à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Cette base permet à Claus Guth de décliner un univers non pas inspiré mais décalqué des codes de Twin Peaks. Rideaux verts plissés (rouges chez Lynch), douches de lumière, portes symboliques à néons, incongruité des profils et des actions des personnages (fantasques ou en costume cravate), mouvements stylisés, robe rouge avec escarpins pour les figures féminines (objets de désir et sexualisées). À moins que la robe rouge de Béatrice ne soit l’illustration du Chant X de L'Enfer par Botticelli ? Seul manquait le parquet à chevron noir et blanc. Autant d’éléments chez Lynch – et donc Guth par translation – qui traduisent ses recherches sur l’inconscient. Pour continuer le parallèle, La « Loge noire » de Lynch devient chez Guth le lieu même des cercles infernaux, maelström introspectif. Du troisième au cinquième tableau, évolue autour du personnage la « voix des damnés », double démoniaque de Béatrice, un personnage baroque joué par Dominique Visse, excellent dans une partition entre profération et voix éraillée, sorte de satyre fellinien. Ces doubles de Dante et Béatrice illustrent l’intéressant parti pris d’un voyage dantesque, cauchemar d’un homme au croisement d’une vie triste et d’un amour perdu : synopsis de notre biopic du soir.

Il viaggio, Dante de Pascal Dusapin à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

On prend aussi un peu de hauteur ! Une critique contemporaine des âmes impures et des vices d’esprit est bien présente, c’est la métaphore de la luxurieuse et décadente ville de Florence chez Dante, réexposée plusieurs fois dans le livret. En revanche, l’amour courtois poétisé par Dante et ses contemporains dans le Dolce stil novo, où la femme est avant tout une allégorie entre la terre et le ciel, entre l’homme et Dieu, laisse ici place à une (presque) banale histoire de remords amoureux et de désir frustré. C’est plus accessible, c’est concret, mais on y perd au change en spiritualité et en métaphysique, en métaphore et en mystère. En témoignent les incessantes allées et venues de Béatrice, ou la prostration répétitive – qui s’épuise dans le jeu – du Dante de Jean-Sébastien Bou. Enfin, au Paradis, devant l’ultime apparition de Béatrice, l’ange Lucie (Maria Carla Pino Cury), entre deux coloratures effrénées et nerveuses, supplie le poète : « dis-lui, dis-lui ». On le comprend, le personnage principal doit en fait surmonter un secret enfoui en lui depuis longtemps, ressort psychologique propre à n’importe quelle série TV. Dusapin se défend pourtant dans le livret de salle de « raconter des histoires à l’opéra : le cinéma le fai[san]t beaucoup mieux que nous », préférant « convoquer des paraboles mythiques ». En plus de l’utilisation abondante de la vidéo par Guth, le résultat est pourtant très scénarisé, ne rendant pas complètement hommage à la dimension poétique originelle ni aux mythes attenants.

Il viaggio, Dante de Pascal Dusapin à Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Dans une composition globalement très lyrique, se confirme cette image romantique de l’artiste maudit et rongé de l’intérieur, avec l’utilisation obsédante de notes longtemps tenues, enflées et désenflées, alternativement aux différentes parties de l’orchestre. Si la partition ne brille pas par sa variété et sa richesse orchestrale, elle a le mérite d’offrir une théâtralité qui laisse une place importante aux voix, à tel point que certaines écritures, particulièrement difficiles, justifient que les rôles aient été composés sur mesure. Des notes tenues et conclues par de longues percussions marquent de manière cyclique les étapes du voyage de Dante, un voyage trop intellectuel et référencé, peu poétique pour le spectateur. On se plaira à remarquer la citation répétée du Chant V de L'Enfer où est évoqué le vol confus des étourneaux, semblable aux damnés, offrant une certaine cohérence – peut-être hasardeuse – à la programmation 2022 du Festival d’Aix-en-Provence, à la recherche pour l’homme d’une Résurrection ou autre « diritta via ».

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