Ilya Rashkovskiy a atteint une authentique maturité musicale qui lui permet de faire parler sa grande, profonde et sensible personnalité. Le natif d’Irkoutsk propose un concert fourmillant d’idées originales, audacieuses, transgressives, qui ne peut laisser indifférent malgré les errances inhérentes aux parti-pris dont les tempéraments ne s’accordent pas toujours avec l’esprit des œuvres.

Ilya Rashkovskiy © ilyarashkovskiy.com
Ilya Rashkovskiy
© ilyarashkovskiy.com

La première partie du concert s’articule autour des 4 ballades de Frédéric Chopin, œuvres emblématiques du compositeur polonais qui contribua à établir le genre et la forme : deux thèmes différents se suivent au rythme d’une danse puis sont réexposés selon un chiasme harmonique dans le final.

La Ballade n°1 s’ouvre de manière craintive, le récitatif introductif et les accords comme des pas de deux sonnent tels des battements oppressés par un usage un peu excessif du rubato sur le deuxième temps. Le deuxième thème fait irruption après le tumulte des passions animant l’âme de Chopin, se développe de manière plaintive sous les doigts du pianiste russe avec nostalgie, celle inhérente au regret ! La réexposition ressemble à une cadence jazz, emportée, et les successions de croches, accords puis enfin les arpèges finaux sont avalés avec une dextérité sans pareille.  

Dans la Deuxième ballade, le thème d’ouverture sonne comme une cloche hagarde évoquant des souvenirs langoureux. Le second thème, empreint d’une chevalerie et d’héroïsme tout dramatiques se basant sur une alternance de gammes et accords, est joué certes avec une belle profondeur de jeu et un son ample mais de manière trop sportive ! La réexposition est quant à elle approchée de manière trop directe, linéaire.

La Troisième ballade, souvent la plus ingrate de cet ensemble de pièces, tant par sa structure et que par ses thèmes échevelés et virtuoses, se transforme en un flot dynamique, fluide, et qui fait sens sous la conduite d’Ilya Rashkovskiy. Le premier thème devient sérieux et grave grâce à de belles basses synonymes des tiraillements de l’âme. Le second motif se pare du visage de la moquerie par une alternance entre accords joués médium et legato, entrecoupés par d’éphémères incursions de croches en pizzicato. La pièce mime parfaitement les tendres reproches de deux amants, dont les feux contraires, décidés mais francs, s’entrelacent pour se résoudre dans la quiétude sur les accords finaux.  

Dans la Quatrième ballade, le premier thème se pare d’un lyrisme mesuré, vif et empreint d’une émotion vibrante, par un excellent usage du legato, du rubato et un beau toucher qui s’exprime à merveille dans le développement, mettant en lumière l’écriture polyphonique de la pièce, et installant une atmosphère sereine et paisible. Une nouvelle fois les parties techniques du second thème sont trop violentes et parfois même un peu brutales, et ce particulièrement dans le final où sa quête romantique devient bien plus celle d’un héros tragique.

La seconde partie, tel un jeu de miroir et un hommage à l’histoire musicale, met en scène Franz Liszt, ami, rival et idéal pianistique inatteignable de Chopin.

Le Mal du Pays, extrait des Années de Pèlerinage, constitue les prolégomènes à notre plongée dans l’univers mystique lisztien. Jouée telle une véritable ballade languide, mélancolique grâce à un beau phrasé, un toucher lumineux, la fluidité des arpèges, cette dernière nous emporte dans un ailleurs lointain mais dont les effluves comme les souvenirs épars nous sont familiers.

Ilya Rashkovskiy nous offre une véritable performance idiosyncratique, ontologique et organique de la redoutée Sonate en Si mineur –cette véritable symphonie faustienne pour piano– comme un affrontement entre le spirituel et le matériel : celui d’un homme face à son piano, et à une insondable transcendance musicale.

Comme précédemment, Ilya Rashkovskiy excelle dans toutes les parties romantiques, lentes et lyriques, où sa sensibilité à fleur de peau exhale un lyrisme intérieur et poétique dans le Lento Assai – Allegro energico – Grandioso mais encore plus particulièrement dans la partie centrale, où son toucher brillant au service du chant lisztien, nous emporte dans un ailleurs éthéré, sublime et mystérieux, comme ces notes égrenées jusqu’à l’extrême de ce Lento Andante Sostenuto.

Son approche est cependant trop virtuose, musclée et fougueuse dans toutes les parties techniques et rapides, mêlant montées d’accords, gammes et arpèges. On assiste à un véritable combat, celui d’un héros déchu face à une Destinée qui lui glisse entre les mains, et qui crie sa douleur sans retenue, entraînant une perte de profondeur dans le dernier mouvement résolument fugué et contrapuntique.

Le pianiste russe donne sans compter, prend véritablement possession de la scène et joue cinq rappels après un concert au programme monumental, le tout dans une salle tenue en haleine comme rarement et dont l’écoute devient véritablement religieuse. Nous retiendrons plus particulièrement l’Etude-Tableau, Op.33 N°8 de Sergei Rachmaninoff, profonde, sensible, et faisant écho à la première ballade de Chopin, et une Sérénade de Schubert dans la transcription de Franz Liszt, livrée avec passion, dévouement et un raffinement semblable à un baryton chantant le Lied dans sa version originale.

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