Gluck n’attire visiblement pas les foules et c’est bien dommage. En cette fin de saison lyrique à Paris, le Théâtre des Champs-Élysées est loin d’être plein pour sa nouvelle production, Iphigénie en Tauride. Pourquoi donc ? Il y a pourtant dans les opéras du compositeur tout ce qu’il faut pour plaire aux lyricomanes de tous bords : l’amateur de musique baroque y retrouve les affects puissamment exprimés, la mythologie subtilement sollicitée et une belle dea ex machina ; le spectateur féru de romantisme échevelé apprécie la tension dramatique continue, la vocalité plus touchante qu’ornementale, la force de l’écriture orchestrale – qui a impressionné et inspiré un certain Hector Berlioz.

<i>Iphigénie en Tauride</i> au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet
Iphigénie en Tauride au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Le passionné de théâtre y trouve son compte également, surtout dans la mise en scène de Robert Carsen. Après un Orfeo ed Euridice de toute beauté il y a un an, le doute n’est plus possible : quand le metteur en scène canadien rencontre Gluck avenue Montaigne, une mystérieuse alchimie se produit. Les ingrédients carseniens ont beau être connus – costumes noirs intemporels, lumières rasantes, scène dépouillée –, ils se mariaient parfaitement à Orfeo et convainquent encore davantage dans Iphigénie. Nul besoin de contexte dans cet ouvrage qui se résume à un drame familial peuplé de personnages traumatisés. Toute l’intrigue se déroule dans un cube noir dont les faces sont quadrillées de lignes régulières, sur lesquelles des Furies insaisissables gravent à la craie les noms des parents assassinés. Nous voici dans la tête d’Iphigénie, fille sacrifiée d’Agamemnon et qui ne doit sa survie qu’à l’intervention de la déesse Diane. Ou dans les cauchemars de son frère Oreste, meurtrier de leur mère Clytemnestre pour venger la mort du père. Au fil des souvenirs ressassés, de l’eau viendra sourdre sur scène, laver la conscience des protagonistes… ou noyer leurs esprits dans d’inquiétants espaces opaques. Lorsqu’enfin les héros auront affronté leurs démons intérieurs et se seront révélés l’un à l’autre, les parois du cube se lèveront, ouvrant l’accès à un monde immaculé. Le décor est simplissime mais l’effet est vertigineux.

Gaëlle Arquez (Iphigénie) © Vincent Pontet
Gaëlle Arquez (Iphigénie)
© Vincent Pontet

Si la scène presque nue figure parfaitement le drame intérieur qui est en train de se dénouer, c’est grâce à l’apport des danseuses et danseurs dans la chorégraphie puissante de Philippe Giraudeau. Corps étendus comme autant de branches mortes dans l’arbre généalogique des Atrides, démons fantasmés assaillant Oreste, pensées sombres de la prêtresse Iphigénie avant le sacrifice : la danse vient signifier le texte et le sous-texte, magnifiquement servie par les lumières changeantes. Tous les orages de l’orchestre acquièrent une consistance psychologique frappante. Et la saisissante chorégraphie des épées est réalisée au millimètre près, ce qui est plus qu’admirable un soir de première.

Conséquence directe de l’importance donnée à la danse : le chœur se trouve relégué en fosse. On n’aura pas l’occasion de le déplorer, au contraire. Les équilibres ne sont jamais altérés et le Balthasar Neumann Chor est bluffant de netteté rythmique, de clarté d’élocution et de justesse collective. La danse omniprésente pourrait également perturber les chanteurs solistes… Mais la direction d’acteur a été particulièrement soignée par Carsen et magnifiquement intégrée par les chanteurs qui proposent des incarnations d’une grande justesse dramatique.

Stéphane Degout (Oreste) © Vincent Pontet
Stéphane Degout (Oreste)
© Vincent Pontet

À cet égard, le duo des personnages principaux est particulièrement à saluer. D’autant que, vocalement, la démonstration est époustouflante : Stéphane Degout (Oreste) et Gaëlle Arquez (Iphigénie) ont des voix naturellement sœurs, portées avec une puissance naturelle, une sensibilité du phrasé et une tenue du souffle défiant toute concurrence. Ajoutant à ces arguments une prononciation toujours intelligible et expressive, le premier se distingue dans son air de l’acte II (« Le calme rentre dans mon cœur »). La seconde se joue des larges intervalles avec souplesse et fait briller son timbre ardent, orné d’un vibrato palpitant (« Ô malheureuse Iphigénie »).

Auprès de tels interprètes, il est difficile pour les seconds rôles de ne pas rester en retrait. Paolo Fanale donne une juste réplique à Oreste dans le rôle de Pylade mais son ténor intense ne masque pas un français souvent approximatif. Quant à Alexandre Duhamel, il propose un Thoas plein de caractère mais il tire trop sur la corde de son timbre désuni pour rivaliser d’intensité avec les autres protagonistes. Notons en revanche la belle intervention finale de Catherine Trottmann (Diane), noble et rayonnante depuis le premier balcon.

<i>Iphigénie en Tauride</i> au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet
Iphigénie en Tauride au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet

Saluons enfin le travail de Thomas Hengelbrock à la tête de son Balthasar Neumann Ensemble, un orchestre sur instruments d’époque doté d’une texture de cordes solides et de vents particulièrement justes (flûte solo éblouissante). Le maestro porte cette partition rarement travaillée avec des inspirations constamment renouvelées, assumant des contrastes taillés à la serpe et prenant le risque de vivre les silences jusqu’à leur terme. Quand l’intensité du silence rejoint la noirceur du décor, c’est tout le Théâtre des Champs-Élysées qui frissonne. Il ne reste plus qu’à le remplir.

*****