Le public berlinois de la Philharmonie a vivement applaudi, ce vendredi 5 novembre, le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin placé sous la baguette de Marie Jacquot. Accents populaires, terriens, gais ou dramatiques ont été admirablement combinés avec des traits particulièrement légers et subtils, tout au long d'un programme franco-russe servi avec la complicité du violoncelliste Gautier Capuçon.

Marie Jacquot
© Christian Jungwirth

La soirée révèle une grande homogénéité dans l'interprétation d'œuvres d'inspirations cependant diverses. Une sorte de pochade due à Francis Poulenc vient en ouverture : Les Animaux modèles. L'animal y est prétexte à la caricature des caractères humains, à la manière de La Fontaine. Cependant, au-delà de la drôlerie, cette pièce écrite durant la période sombre de l'occupation nazie du pays met dans la bouche du lion, si l'on peut dire, l'adaptation d'un célèbre chant patriotique français. Si les occupants l'avaient suffisamment identifié, ils se seraient vraisemblablement saisis du compositeur... Conjuguer l'humour avec le caractère ainsi parfois volontairement terne, sombre et dangereux de l'époque appelle un traitement savant des contraires auquel la formation et sa chef s'adonnent avec brio. Il en est ainsi, par exemple, dans la première pièce, Le petit jour, comme dans la dernière, Le repas de midi : l'atmosphère créée donne un sentiment de bonheur simple, paisible tandis que transparaissent à travers lui spleen et inquiétude.

Cette alchimie opère encore dans le Premier Concerto pour violoncelle de Chostakovitch. Ici encore, une oppression politique fait peser sur un compositeur sommé de renoncer à sa liberté créatrice, à ses aspirations, le poids de l'angoisse, de la souffrance, de l'ambiguïté de sa situation. Si l'interprétation de Gautier Capuçon, parfaitement suivie par l'orchestre, semble dans le premier mouvement vouloir d'abord illustrer la liberté du musicien par un jeu vif et souple, sans trop donner l'image pathétique de l'artiste opprimé ou révolté, le jeu prend progressivement une autre tournure à partir du deuxième mouvement pour culminer, durant la longue cadence soliste – un véritable mouvement – puis dans le finale en une stupéfiante forme d'expressivité où les affects se déploient. Les coups d'archet de Gautier Capuçon sont la plume qui raconte, qui crie le malheur, la douleur.

Gautier Capuçon
© Anoush Abrar

La dernière partie du concert est consacrée à de larges extraits de la suite orchestrale tirée du ballet Cendrillon de Prokofiev. Ici encore, il s'agit d'entrecroiser, tout en les conservant distincts, les thèmes de la jeunesse, des aspirations, des circonstances féeriques propres à rendre Cendrillon merveilleuse à nos yeux et les réalités besogneuses, sordides, avilissantes constituant son quotidien. Quels que soient les types de mises en scène chorégraphiques imprimées dans notre imaginaire lors de la mise en présence de Cendrillon et de son père (dans l'Andantino, quatrième pièce de la suite agencée par Marie Jacquot), l'interprétation musicale proposée par la cheffe et le DSO donne lieu à un subtil équilibre. D'une part, la désolation et l'inquiétude se mesurent au son et au rythme des profonds et terribles graves en tutti dominés par les contrebasses, les violoncelles et le tuba. Ils scandent le pas lourd du père qui n'apporte guère à Cendrillon le secours attendu face à la pression d'un milieu hostile. Les envolées des violons vers l'aigu couronnées par les flûtes introduisent en même temps quelque chose de miraculeux pour elle, une pulsion de vie qui ne s'éteint pas. Synthèse convaincante de la gravité et de son contrepoint : la légèreté.

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