Pour célébrer ses rares retrouvailles avec le Philharmonique de Radio France, Marek Janowski a concocté un programme dévoilant l'orchestre sous différentes coutures. De l’expressivité décuplée des cordes sur le Divertimento aux envolées des tutti brahmsiens, en passant par la pudeur chambriste de la Siegfried-Idyll, l’orchestre rappelle la virtuosité de ses solistes et les qualités d’entente et d’écoute de ses pupitres sur des pièces s’y prêtant particulièrement, portées à la fois par une intériorité et une volonté de dire le monde.

Marek Janowski © Felix Broede
Marek Janowski
© Felix Broede

On est, dès les premières notes, séduits par la qualité du son à l’œuvre, unifié d’une voix à l’autre au fil des jeux d’imitations et des changements abrupts d’humeur ou de tension, mais jamais polissé. Réduit aux cordes, le Philharmonique caresse avec ce qu’il faut d’insistance les clichés esquissés par l’Allegro non troppo – la danse tsigane, l’ironie chostakovienne, sous lesquelles le tourment guette – isolé, Bartók composait Divertimento en 1939 dans une grande inquiétude. Le tragique du Molto Adagio n’en est que plus évident : la finesse du pianissimo qui l’ouvre cède sans transition à l’entêtant chromatisme, qui enfle sans jamais déjouer son architecture close. La tension existe encore dans ces silences, dans ces langueurs que certains jugeront peut-être exagérées, mais qui ne sont pourtant pas dépourvues de sens. L’Allegro assai final signe, le temps d’entrées fuguées et de broderies resserrées en un bourdonnement infernal, le retour du chant et de la danse, porté par le violon incandescent d’Hélène Collerette et le violoncelle éclatant de Nadine Pierre.

C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on les retrouve, au cœur de la nomenclature presque chambriste – treize musiciens – de la Siegfried-Idyll qui suit. D’une humanité et d’une modestie que l’on associe pourtant rarement à Wagner, l’œuvre se déploie encore au fil de motifs figurant à la fois l’opéra du même nom et la naissance du fils à venir, prénommé comme son héros. Le chef descend de son estrade pour se mêler aux musiciens, et laisse prendre la magie du texte, le thème de la paix tendrement lancé par la décidément irréprochable Hélène Collerette, le motif du Sommeil que scandent la suave flûte de Thomas Prévost et la clarinette avertie de Jérôme Voisin, la douce berceuse du hautbois d’Hélène Devilleneuve, et la finesse des cors mêlés aux gazouillis du tout. Les harmonies se délient avec grâce et lyrisme : une réussite incontestable.

Si bien que le retour de l’orchestre, au complet, pouvait faire craindre un raffinement moindre, desservi par un enchaînement trop brutal entre minutie chambriste et artillerie. Il n’en est heureusement rien. Dès l’Allegro non troppo, la texture de l’orchestre laisse éclater la joliesse de ses finitions : les phrasés prennent soin de désunir quelque peu les timbres, sans pour autant sombrer dans le maniérisme ou tout simplement risquer de décalage. Les jeux sur les disséminations des intervalles rendent les sons chatoyants et lumineux. On constate à nouveau une prestation admirable du côté des cuivres, une même pâte sur chaque trait soliste. Le thème phrygien de l’Andante moderato émerge à nouveau des cors puis des bois, suivi des pizzicatos affutés des cordes, puis du chant vibrant des violoncelles : la mélancolie pointe, contredite par l’entrain de l’Allegro giocoso, plus léger. Comme pour mieux surprendre avec la pièce maîtresse de l’œuvre, son finale orageux, entre chaconne et passacaille, hommage évident à Bach, à qui il emprunte son thème obsessionnel. Du point de départ, dont la verticalité de l’écriture semble implacable, l’orchestre ne se défait jamais complètement, avance dans un mouvement presque cyclothymique, fait d’envolées brusques et d’accalmies intranquilles. Le tempo est rapide, mais quelques instants suspendus sont encore ménagés pour l’auditeur, entre deux moments d’éclat. Le concert se conclue ici, malgré les insistants applaudissements réclamant un rappel. Les saluts tout en retenue de Marek Janowski désignent encore du doigt ses solistes, puis le cœur d’orchestre. A raison.