On attendait beaucoup de ce week-end Berlioz à la Philharmonie. Alors que la question de la panthéonisation du compositeur est le serpent de mer de cette année-anniversaire, l’institution parisienne a mis les petits plats dans les grands pour célébrer l’une des plus illustres figures du romantisme français : en ce samedi soir, c’est le monumental Te Deum qui figure au programme des festivités, avec sa forêt de harpes dorées, son bataillon de percussionnistes et son armée de choristes assis jusque sur les marches de l’arrière-scène.

Kazuki Yamada © Marco Borggreve
Kazuki Yamada
© Marco Borggreve

Dès les premières notes, il faut se rendre à l’évidence. Kazuki Yamada a décidé de jouer la carte du concert-monstre façon XIXe siècle : le gigantisme sonore doit tout emporter sur son passage. Ce sens de la démesure pourrait être savoureux, d’autant que les troupes du soir sont en bonne forme : outre un Orchestre Philharmonique de Radio France toujours juste et volontaire, les (cinq) chœurs sont particulièrement impliqués, s’appuyant notamment sur des barytons-basses d’une densité exemplaire. Tout au long de l’interprétation, l’ensemble souffre cependant d’un manque de structure et de caractère qui n’aide pas à apprécier l’accumulation des décibels : au lieu de considérer la réverbération généreuse du lieu, d’adapter les tempos, de préciser les longueurs de notes pour soigner les résonances et clarifier les phrases, Yamada trace sa mesure selon une battue inflexible voire empressée. Et ne définit aucune hiérarchie entre les pupitres, ne détaille pas l’articulation des motifs, la longueur des tenues, la définition des consonnes, la progression du texte.

Dans ces conditions, le solide édifice berliozien paraît singulièrement brouillon, inutilement assourdissant et peu habité, malgré les efforts de Thomas Ospital (organiste inspiré dans ses solos recueillis) et le souffle admirable de Barry Banks (ténor solo dont le vibrato large et constant est moins heureux). Pour entendre du Berlioz « panthéonisable », il faudra revenir le lendemain.

Bien qu’écrasée après coup par l’encombrant Te Deum, la première partie du concert a heureusement laissé une impression plus enthousiasmante : le Concerto pour piano et orchestre n° 2 de Michael Jarrell révèle un travail captivant au niveau des timbres de l'orchestre. Entonné par le piano seul avec une candeur et une transparence rares chez Jarrell, le mouvement central est le plus original. Le métal froid des sourdines de plomb contribue à tracer des lignes de violons arides dans le paysage symphonique. Plus loin, la toile se morcelle en un pointillisme de timbres dans le suraigu ; l’effet de scintillement est merveilleusement rendu par l’orchestre sous la baguette soigneuse de Yamada.

Au clavier pour cette création mondiale, Bertrand Chamayou brille dans son style caractéristique, sans théâtralité ostensible et toujours d’une grande clarté dans l’articulation comme dans les intentions. Sa virtuosité est particulièrement admirable dans les mouvements extrêmes, où Jarrell esquisse des mouvements perpétuels redoutables de technicité. Avant de se lancer dans ces essaims tourbillonnants, le piano martèle une note-pôle autour de laquelle les timbres de l’orchestre se fondent et se transforment. Les jaillissements de trompette et les coups de cloches ponctuent avec une même netteté un discours solidement architecturé ; les accalmies sont cependant le lieu où l’on peut le mieux apprécier toutes les couleurs de l’orchestration, notamment au niveau des percussions où l’usage de l’archet sur les lames produit de subtils effets de résonance.

Plus haché que le premier mouvement, le finale fait l’objet d’une interprétation plus fragile et précipitée : l’orchestre se montre plus d’une fois débordé par l’écriture minutieuse et virtuose, les cordes lancent des traits désunis, le piano de Chamayou peine à reprendre son souffle dans ses ultimes figures acrobatiques. Ample et généreuse, la baguette de Yamada manque alors de cette précision tranchante qui pourrait canaliser les débordements. On ne s’en doute pas encore : le finale contient alors en germe les défauts du Te Deum à venir.

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