Paavo Järvi occupe une place à part dans l’histoire de l’Orchestre de Paris. Sous le mandat du maître estonien, directeur musical entre 2010 et 2016, l’orchestre a changé de dimension à plus d’un titre, quittant notamment les murs froids d’une salle Pleyel artificiellement rajeunie pour la chaleur d’une Philharmonie vierge de toute note. L’acoustique du nouveau temple parisien de la musique symphonique était alors encore à façonner (la disposition de nombreux appendices architecturaux n’était pas arrêtée) et Järvi fut davantage qu’un témoin, un véritable acteur du processus de construction : à la tête de l’Orchestre de Paris, il prit part aux derniers essais qui contribuèrent, en retour, à sculpter l’identité sonore de la formation symphonique dans son nouvel antre.

Paavo Järvi © Julia Bayer
Paavo Järvi
© Julia Bayer

Cette semaine, l’Orchestre de Paris n’accueillait donc pas seulement un chef invité : il retrouvait un père fondateur. L’osmose opère dès les premières notes du Concerto pour violon de Sibelius, comme si les musiciens et leur ex-directeur musical n’avaient jamais cessé de jouer ensemble. L’Orchestre de Paris réagit avec un naturel presque déconcertant aux moindres gestes de Järvi. Une légère impulsion du bout des doigts suffit à déclencher un pianissimo frissonnant chez les violons, auxquels répondent bientôt des contrechants chaleureux dans les bois, enrobés par la justesse des cors : quel modèle d’accompagnement orchestral ! On en vient à envier la soliste, Akiko Suwanai, d’évoluer avec de tels partenaires, dans un genre où il n’est pas rare de voir des phalanges réputées faire preuve de négligence. Très solide rythmiquement, la violoniste s’intègre parfaitement au flux symphonique et déploie un jeu concentré, intelligemment phrasé et d’une grande clarté d’élocution. Son style violonistique n’est toutefois pas exempt d’une tension intérieure qui trouble régulièrement la limpidité du discours musical : le vibrato se raidit dans un thème lyrique trop métronomique, la force excessive de l’archet empêche les doubles cordes de respirer… Harmonieux mais froid, le bis résumera l’impression laissée par Suwanai : dans l’Andante de la Sonate n° 2 de Bach, le dessin soigné de la mélodie ne s’épanouira pas totalement, contrecarré par une pulsation rigide.

Ce n’est pas faire injure au concerto de Sibelius que de constater que, ce soir, il a une allure de hors-d’œuvre avant le redoutable (et tant attendu) plat de résistance : la Symphonie n° 7 de Chostakovitch, que Järvi fut le premier à introduire au répertoire de l’Orchestre de Paris voici maintenant dix ans. On pourra s’interroger sur la pertinence de la programmation : était-il absolument nécessaire d’introduire cette œuvre colossale par un concerto ? Malgré l’endurance irréprochable de l’orchestre et de son chef estonien, on frôlera l’indigestion à la fin du dernier mouvement.

Akiko Suwanai © Tamihito Yoshida
Akiko Suwanai
© Tamihito Yoshida
Cette réserve ne doit pas porter ombrage à la qualité de l’interprétation. Osons d’ailleurs un avis sans concession qui s’est imposé à nos oreilles d’un bout à l’autre du concert : personne d’autre que Järvi ne parvient à faire sonner l’Orchestre de Paris à un tel niveau d’excellence. Ce soir, l’orchestre offre un exemple admirable d’équilibre entre conscience collective et expression individuelle : avec des vitesses d’archet remarquablement synchronisées, les cordes font preuve d’une homogénéité comme on en voit rarement dans les orchestres français, tandis que l’ensemble des nombreux solos est à saluer sans exception, de la souplesse grave de la clarinette basse à la pureté légère du piccolo, révélation de la soirée.

Remarquable diplomate, Järvi sait exactement comment solliciter (ou non) ses musiciens, laissant fleurir les solos sans les encadrer d’une battue inutile, faisant éclater les tutti en embrassant compulsivement l’orchestre tout entier, envoyant une pichenette fugace aux contrebasses pour assurer un pizzicato. Le maestro brille dans sa gestion des dynamiques qu’il amène à des extrémités insoupçonnées : connaissant mieux que quiconque l’acoustique de la Philharmonie et ses limites, il pousse au bord du vide sonore l’orchestre qui accepte l’énormité du risque avec confiance. C’est face au gouffre que l’œuvre de Chostakovitch révèle toute sa dramaturgie et, pour le spectateur, c’est vertigineux : happé par cette interprétation de l’extrême, le public offrira une symphonie de toux cathartique à la fin du premier mouvement, nécessaire pour se remettre de la tension d’un crescendo orchestral mené de main de maître.

L’œuvre est longue, extrêmement difficile à réaliser tant son chant semble tituber sur le fil d’un phrasé interminable, mais Järvi enroule les mélodies autour de sa baguette et la concentration déterminée de l’orchestre fait le reste. Au bout de plus d'une heure de sensations fortes conclues par un tutti cataclysmique, c’est une Philharmonie conquise qui ovationne les interprètes. Maître Järvi, vous serez toujours ici chez vous.