Du 5 au 25 juillet, le Festival Jeunes Talents réussit la prouesse de maintenir sa 20e édition malgré les contraintes sanitaires liées à la pandémie de Covid-19. Toutes les précautions sont prises : port du masque obligatoire, gel religieusement offert à l’entrée, sortie rang par rang, concert sans entracte. Après un mot d’introduction de Laurent Bureau, fondateur du Festival, le jeune pianiste français de 27 ans Jean-Baptiste Doulcet s’avance vers le piano de concert Steingraeber & Söhne disposé au cœur de la Cathédrale Sainte-Croix-des-Arméniens.

Jean-Baptiste Doulcet © Meghdad Shamsolvaezin
Jean-Baptiste Doulcet
© Meghdad Shamsolvaezin

Sans plus attendre, il se lance dans le premier mouvement des Kreisleriana (1838), l’œuvre d’un Schumann de 28 ans passionné par le romantisme littéraire d’Hoffmann et miroir supposé des états d’âme changeants du compositeur. Schumann accompagne l’exposition tempétueuse de l’indication Äußerst bewegt (Extrêmement animé). Jean-Baptiste Doulcet choisit au contraire de l’amener avec un entrain mesuré, avec certaines fins de phrase marquées d'une curieuse retenue et un rubato trop marqué. Si les premières mesures laissent sur notre faim, la suite réserve toutefois des merveilles. Jean-Baptiste Doulcet cultive tout au long des Kreisleriana un raffinement dans le jeu et un lyrisme poétique sans tomber le mauvais goût. Une intuition confirmée au deuxième mouvement, où le pianiste montre une sensibilité extrême dans l’articulation des différentes voix. Le pied retenu sur la pédale (la Cathédrale prolonge déjà naturellement le son), il déploie un discours parfaitement intelligible avec un toucher toujours bien timbré et exploitant une très riche palette de nuances. Plus loin, dans le 7e mouvement, le pianiste dévoile une vélocité sans encombre, arrachant les basses avec une pulsation rythmique bien ancrée, une vélocité retrouvée allègre dans le dernier mouvement où il explore d’une main droite légère et sautillante son motif mystérieux.

Jean-Baptiste Doulcet © Meghdad Shamsolvaezin
Jean-Baptiste Doulcet
© Meghdad Shamsolvaezin

Après quelques instants de pause, la tourneuse de page agence 3 partitions manuscrites sur le piano. Le pianiste-improvisateur-compositeur revient sur scène pour incarner trois de ses préludes « de forme libre » indique-t-il sur le programme et de caractères variés. Au contraire du Schumann, le pianiste se laisse ici aller à un jeu pleinement délié au rubato souverain. On retrouve par-ci par-là des influences de Rachmaninov, Chausson, Szymanowski voire Debussy, unis par ce même souci de la conduite des voix, inaltérable dans le jeu comme dans l’écriture, et une technique redoutable faisant fi des difficultés techniques écrites par le pianiste lui-même. 

© Meghdad Shamsolvaezin
© Meghdad Shamsolvaezin

Le plus difficile reste toutefois à venir, avec L’Après une lecture du Dante de Franz Liszt, clôturant en beauté ce programme « Un monde fantastique » concocté par Jean-Baptiste Doulcet. L’œuvre pour piano, directement inspiré par La Divine Comédie de Dante, explore comme chez Schumann les émotions les plus opposées, depuis l’enfer vers les joies célestes du paradis. La retenue expresse chez Schumann laisse ici la place au spectaculaire. Les deux mains resserrées, le pianiste assène le premier motif d’un fortissimo strident, avant de s’enfoncer dans les abîmes avec des accords martelés dans le registre grave du clavier d’un jeu frénétique et palpitant. La clarté du son entretenue jusqu’alors laisse parfois la place à une certaine confusion. Cette impression est corroborée par une pédale très mobilisée, notamment lorsque les deux mains embrassent de manière régulière des accords à plusieurs sons. Et si, lorsque surviennent soudainement les premiers échos du paradis, les premiers véritables piani émergent, le caractère hâtif du jeu prend le dessus. Quelque voluptueuse que soit la mélodie dessinée dans les aigus à la main droite, comme en lévitation sur un accompagnement ductile et inconsistant, elle est comme prise de frénésie, et l’on en revient rapidement et inéluctablement à l’enfer où l’artiste semble particulièrement se plaire. Le jeu est plus sanguin que jamais, les fortissimi fusent, le tempo est pris à pas de course dans les dernières chevauchées du morceau. Et l’on reste quelque peu à l’écart de cette précipitation dans le jeu, qui n’offre pas le temps d’apprécier la clarté du discours qui chez Schumann avait fait merveille.

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