Le Théâtre des Champs-Elysées n'affiche pas complet, mais nous sommes tout de même très nombreux par cette chaude fin de journée de printemps. Le public est mélangé et l'on reconnaît quelques pianistes dans le hall. L'un d'eux, le jeune Selim Mazari, qui donnera un récital le 8 juin à la Fondation Vuitton, tournera tout à l'heure les pages de Jean-Claude Pennetier son maître ni vénéré ni craint, plutôt connu pour être un grand frère spirituel qui écoute sans complaisance, guide sans autoritarisme, inspire sans vouloir jouer à travers ses étudiants, les fait s'interroger sur eux-mêmes et leur relation à la musique et à la spiritualité.

Jean-Claude Pennetier © Jonathan Grimbert
Jean-Claude Pennetier
© Jonathan Grimbert

Pennetier a voulu ouvrir son récital de rentrée parisienne avec un film de Michel Mollard, « Mozart et Schubert, entre ombre et lumière ». Titre plan-plan se dit-on dans le même temps que l'on se dit aussi qu'il faut revenir à l'essentiel, aux mots et aux choses les plus simples : images de la cathédrale de Chartres, de la campagne à l'entour, propos du pianiste sur la mort, sur la musique, sur Mozart, sur Schubert, sur ce pays beauceron fait de terre et de ciel.

Et c'est ainsi que joue Jean-Claude Pennetier, quelque part entre Radu Lupu et Nelson Freire, dépouillé de toute idée de représentation de lui-même : plongé dans la partition qui lui fait face et dont il connait évidemment le moindre recoin, il joue. Là aussi, un mot renvoie à l'essentiel : jouer. Pas interpréter, juste être dans l'action et cheminer. Faire naître la musique dans l'instant qu'elle sonne, que les doigts pétrissent le clavier, sans penser à autre chose que chanter de tout son être, pour soi-même et donc pour chacun de nous et pour nous tous, ici réunis. Et cette éloquence, dans la Fantaisie en ut mineur, comme dans la Sonate KV 457 ou le sublime Rondo en la mineur de Mozart s'exprime à travers une économie de moyens physiques, une concentration sidérants magnifiés par un piano Steinway and Sons si admirablement réglé par Philippe Copin qu'il est la toile blanche sur leque le pianiste peut mettre ses couleurs, fussent-elles des camaïeux d'humeurs changeantes. Par quelle magie, Pennetier réussit-il à nous faire croire que son piano est un orchestre, un choeur, une scène d'opéra, un air, alors même qu'il manie une dynamique réduite ? Dans cet ambitus, il trouve mille nuances, mille gradations, articulations, inflexions et tient l'univers entre ses mains.

Après l'entracte, il revient pour la grande Sonate en sol majeur D 894 de Schubert. Je dis grande, moins parce qu'il doit bien y en avoir une petite, que parce que cette œuvre est comme la campagne beauceronne : elle est la terre et le ciel, l'infinie étendue des paysages humains éclairée par des ciels capricieux. Pennetier nous entraîne dans ce voyage aux confins du monde visible, vers ce point que l'on fixe à l'horizon, là où le minéral et l'éther se confondent, là où la conscience s'efface pour la méditation, la transcendance. En chemin, il nous fait regarder et comprendre que le tout est dans l'infiniment petit qu'il nous apprend à voir. A-t-on jamais entendu piano si gris, si effacé dans les premiers instants de cette sonate ? Tout à l'heure, quand ce thème reviendra fragmentaire, interrogateur, à la toute fin du mouvement, brisé par ce qu'il a vécu de transformations tout au long du chemin, Pennetier l'incarnera plus douloureusement. On le sait bien, Schubert n'est pas Beethoven, il ne développe pas comme lui, ne prends pas possession de l'esprit de son auditeur, il chante entre ciel et bière et dans une modulation créée un univers. Viendront plus tard – peut-on vraiment parler de mouvements dans cette sonate ? –, les échos de danses, lampions chancelants qui s'éteignent peu à peu « adoucissant » le souvenir de ce premier mouvement extatique et tragique. Et Pennetier nous ramène toujours à l'essentiel, minéral, concentré, absent de lui même pour que l'oeuvre vive, nous laissant dans cet état étrange qui fait remonter de notre mémoire les mots si schubertiens de l'écrivain Henri Calet : « Je suis déjà un peu parti, absent. Faites comme si je n'étais pas là. Ma voix ne porte plus très loin. Mourir sans savoir ce qu'est la mort, ni la vie. Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas, je suis plein de larmes. » De cette mort dont Jean-Claude Pennetier nous disait justement dans le petit film que c'est « la conscience de la mort qui rend la vie si forte ».

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