En coproduction avec le Deutsche Oper am Rhein, le spectacle proposé à Genève et réglé par Tatjana Gürbaca est d’abord un grand moment de théâtre. Le décor unique conçu par Henrik Ahr est un vaste espace aux parements de bois sous une toiture, dont la forme évoque une église et rappelle le poids de la religion et des convenances qui mènera au drame du livret. Comme des poutres de charpente, des planches horizontales partent en fuite en s’élevant vers le fond du plateau. On y pose des plantes, on vient s’y asseoir, les chœurs s’y répartissent comme sur un escalier monumental. Les contrastes entre scènes extérieures et intérieures sont moins marqués ce soir, sans former toutefois un handicap dans ce grand volume à mi-chemin. Le dispositif constitue en tout cas une formidable boîte acoustique pour les voix, magnifiquement mises en valeur, et qui paraissent même amplifiées lors des diverses interventions des chœurs, fort bien préparés par Alan Woodbridge.

Jenůfa au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi

La soprano Corinne Winters dans le rôle-titre chante avec une impeccable musicalité et une voix homogène au timbre séduisant et expressif, un tout léger voile sur la partie la plus grave renforçant la fragilité de Jenůfa et la tristesse de son destin soumis aux volontés des autres personnages. Le deuxième acte tire les larmes lorsqu’elle cherche son bébé disparu et qu’elle montre le baquet métallique vide au public. Dans l’autre rôle principal de Kostelnička, Evelyn Herlitzius compose une immense sacristine qui fait frissonner à de nombreuses reprises par ses aigus dardés et puissants. Apparaissant d’abord en veste beige et non pas dans son habituelle tenue noire, son humanité est palpable, renforcée au deuxième acte lorsqu’elle implore à genoux Števa de se marier avec Jenůfa et qu’elle lui met dans les mains une peluche de leur enfant illégitime. C’est ensuite un vrai désespoir qui la pousse à étouffer le bébé dans le baquet à linge, avant de l’emporter à l’extérieur.

Jenůfa au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi

Parmi les deux ténors, c’est justement celui qui défend le rôle le plus développé de Laca qui possède les plus grands moyens, Daniel Brenna projetant avec force ses notes, depuis un grave barytonnal jusqu’aux aigus vaillants. Ladislav Elgr en Števa n’émet pas le même volume ni ne possède le même éclat, ce qui colle de près à ce mauvais rôle de l’histoire, celui qui se détourne lâchement de Jenůfa et son bébé, lui préférant Karolka, la fille du maire. Les autres rôles sont tout à fait en situation, entre les voix graves agréablement timbrées du baryton Michael Kraus (Stárek) et de la basse Michael Mofidian (le maire) et celles des mezzos Carole Wilson (la grand-mère Buryjovka) et Eugénie Joneau, cette dernière réalisant une belle prestation dans le rôle secondaire de Karolka.

Jenůfa au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi

Familier de Janáček, le chef Tomáš Hanus dirige avec conviction et dévoile les beautés de la partition, particulièrement aidé par un somptueux tapis de cordes et un violon solo enchanteur. Certains tempos sont singulièrement lents, comme l’entame du deuxième acte, ce qui donne un caractère solennel au drame qui va advenir. Le chef marque aussi une très longue pause avant la toute fin de l’ouvrage : tout le monde sort le plus silencieusement possible de scène avant le dernier face-à-face entre Jenůfa et Laca qui décident de faire leur chemin de vie ensemble, alors qu’un enfant, vêtu de blanc comme un ange, descend de l’extrémité de l’escalier géant… Emotion garantie.


Le voyage d'Irma a été pris en charge par le Grand Théâtre de Genève.

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