Quand Philippe Jordan fait son entrée sur la scène de la Philharmonie de Paris, il impose d’emblée le respect : le directeur musical de l’Opéra de Paris va diriger son orchestre sans partition, dans la pourtant colossale Symphonie n° 8 d’Anton Bruckner. Une heure et demie de virtuosité orchestrale plus tard, ce respect se transformera en admiration. C’est un fait bien connu des musiciens : il est des chefs qui adoptent le « par cœur » comme un costume, jouant les super-héros de la baguette… sans efficacité aucune pour l’orchestre, le geste étant alors plus chorégraphique que directif. Ce n’est pas le cas chez Jordan, loin de là. La mémoire du maestro lui permet d’avoir une formidable hauteur de vue, indispensable dans une œuvre gigantesque comme ce soir. Quand certains se perdraient dans les dédales d’une telle partition, il montre une parfaite maîtrise de l’architecture globale de l’ouvrage : un changement de tempo, une rupture de discours, le retour d’un leitmotiv sont parfaitement anticipés et signalés. Il en résulte une œuvre aussi claire, fluide et équilibrée qu’une symphonie de Mozart, les idées musicales étant précisément agencées et hiérarchisées.

Philippe Jordan © Philippe Gontier / Opéra national de Paris
Philippe Jordan
© Philippe Gontier / Opéra national de Paris

Jordan ne se contente pas de marquer le gros œuvre, il se montre également attentif aux détails, aux petits rouages essentiels à la bonne construction de l’édifice : ici, c’est un discret relais de seconds violons et de violoncelles dont il facilite la transmission ; un peu plus loin, il s’enquiert de ses contrebasses et précise en un tour de main la façon de pointer un motif. Jordan s’appuie généralement sur ses archets, faisant habilement confiance aux solistes pour se mouvoir au-dessus du tissu des cordes. Les vents seront en effet admirables de bout en bout, des chorals de Tuben aux solos sensuels du hautbois. Parfaitement contrôlées et intégrées à l’ensemble, les timbales ne sont pas en reste, qui consolident le deuxième mouvement par leurs appuis ancrés au plus profond de la mesure.

Plus que la clarté structurelle mozartienne, c’est la proximité avec Wagner qui est saisissante dans l’interprétation du soir. Rien de plus logique, on l’a déjà souligné à d’autres occasions : après des séries de Tristan, Parsifal ou du Ring, les musiciens de la phalange lyrique connaissent leurs chromatismes et leurs leitmotive sur le bout des doigts. Les ressorts dramatiques de la symphonie sont ainsi parfaitement mis en lumière : les trombones semblent tout droits sortis du Walhalla, quand la charge héroïque du quatrième mouvement ferait pâlir plus d’une Walkyrie.

Contrairement à bien des pages wagnériennes, l’œuvre de Bruckner ne peut cependant pas se résumer à la maîtrise de motifs glissés dans un contrepoint complexe. Les nombreux passages où l’expressivité purement mélodique prime, les tutti solides nécessitent une toute autre expression, une pâte sonore plus intense. Dans ce registre, les cordes de l’Opéra montrent leurs limites, peinant à acquérir cette sonorité unifiée qui rappellerait l’orgue brucknerien. Le troisième mouvement paraît ainsi d’une transparence trop innocente face à la puissance des traits, le vibrato des cordes trop léger pour répondre à la solidité des cuivres.

Ces réserves ne doivent pas nous faire bouder notre plaisir. Après la vague finale qui emporte le public, musiciens et chef d’orchestre se congratulent à l’unisson, montrant un visage uni et rayonnant. L’épreuve brucknerienne était corsée ; force est de constater que le challenge a été brillamment relevé, et qu’il est particulièrement agréable d’observer en pleine lumière une des meilleures phalanges de France.

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