On est tenté, à l'issue du Concerto pour violon de Ligeti, de surtout conserver en mémoire son cinquième et ultime mouvement. D'abord parce qu'il signe la conclusion de l'œuvre mais surtout parce que sa dernière partie est confiée au violon solo pour une longue cadence d'une virtuosité inouïe. Super-soliste de l'Orchestre philharmonique de Strasbourg, Charlotte Juillard prend à bras le corps toutes les difficultés de main gauche ou de main droite, semblant se jouer d'elles à chaque instant. Il ne s'agit pas pour la violoniste d'une simple démonstration d'adresse, tant elle montre un profond respect du caractère appassionato indiqué sur la partition.

Charlotte Juillard © Nicolas Rosès
Charlotte Juillard
© Nicolas Rosès

Par sa présence et son entrain, Charlotte Juillard plonge le public du Palais de la Musique et des Congrès dans un flot de sensations où s'entrechoquent et scintillent idées et impressions. Par-delà ce moment magique final, on se reporte avec bonheur aux mouvements précédents marqués par une sonorité riche et lumineuse du violon, en particulier dans un medium chaleureux et dans des aigus envoûtants, presque à la limite de la tessiture de l'instrument lors de la « Passacaille » (quatrième mouvement). Un sens prononcé des nuances est aussi un grand atout, dans le premier mouvement en particulier où la ligne musicale d'abord pianissimo ne cesse de s'amplifier en un continuum qui ne connaît aucune irrégularité. Charlotte Juillard sait aussi se montrer tranchante, par des coups d'archets puissants et incisifs sans trace de brutalité cependant, tels ceux intervenant à la fin de l'exposition du thème de l'« Aria » avec l'orchestre au deuxième mouvement. Dans l'« Intermezzo » du troisième mouvement, la violoniste, musicienne d'orchestre en d'autres circonstances, sait mieux que quiconque tantôt s'imposer par-dessus l'ensemble qu'elle semble entraîner, en complicité avec le chef Marko Letonja, tantôt se fondre en lui.

De formation réduite dans ce concerto, l'orchestre strasbourgeois semble attentif – sous la direction non moins attentive du maestro – à souligner la valeur de la partie soliste. On entend en particulier le séduisant accompagnement de l'alto solo qui s'accorde remarquablement avec le jeu de la violoniste. Cuivres et percussions contribuent à rendre flamboyante une partition difficile d'accès pour qui n'y serait pas sensible d'emblée, tandis que les joueurs d'ocarina, de flûtes et autres bois colorent la pièce par leurs dissonances insolites.

Marko Letonja © Nicolas Rosès
Marko Letonja
© Nicolas Rosès

Les staccato et appoggiatures des flûtes marquent d'entrée le caractère de légèreté qui enveloppe la Symphonie n° 4 de Gustav Mahler, en seconde partie du concert. Cette légèreté est rendue par chaque pupitre, bois, cuivres, violons, tandis que les cordes graves contrastent en arrière-plan, proposant un tissu sonore dense, superbement joué, avec chaleur et dans un ensemble impeccable. Le thème populaire bien connu à Strasbourg ajoute une ambiance de fête quand les clarinettes, pavillon levé, brillent dans un tutti coloré. Marko Letonja ramènera avec tact l'ensemble vers des développements plus paisibles rappelant les thèmes précédemment entendus.

La suite met encore en valeur plusieurs solistes ou pupitres, tous rayonnants : le cor et les bois attaquent tout en finesse le deuxième mouvement, rejoints par les cordes accompagnant ensuite un trait à la sonorité pure et à la belle expressivité du premier violon solo et plus tard du second. Les trompettes sonnent avec clarté et puissance maîtrisée. Superbe de bout en bout, le hautbois se montre particulièrement à son avantage dans le troisième mouvement.

Marko Letonja, Genia Kühmeier et l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg © Nicolas Rosès
Marko Letonja, Genia Kühmeier et l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg
© Nicolas Rosès

Le lied du dernier mouvement permet d'acclamer la soprano Genia Kühmeier (en remplacement d'Anna Lucia Richter) dont la manière de poser la voix, quels que soient le registre, l'expression, donne un indicible sentiment d'assurance, de confiance. Aucun vibrato ne vient troubler un legato qui, loin d'être ennuyeux, donne une impression de fluidité, de facilité à franchir n'importe quel intervalle. C'est donc avec un minimum de moyens apparents que Genia Kühmeier atteint un effet profondément touchant, venant conclure en beauté le premier concert de l'année 2020.

****1