Une fratrie qui cartonne dans un show télévisé, une performance remarquée au beau milieu d’un mariage royal, une bouille d’ange charismatique affichée dans toutes les boutiques de disques : véritable Michael Jackson du violoncelle, Sheku Kanneh-Mason n’a pas encore vingt ans mais il a déjà franchi toutes les étapes du star-system. C’est peu dire que ses débuts à la Maison de la Radio, dans le fameux Concerto pour violoncelle d’Elgar, étaient attendus avec impatience.

Sheku Kanneh-Mason © Lars Borges
Sheku Kanneh-Mason
© Lars Borges

Sourire rayonnant au-dessus d’une chemise bariolée, Kanneh-Mason entre en scène d’une démarche gauche, voire timide. Une fois le violoncelle empoigné, en revanche, aucune hésitation n’est palpable. L’homme est dans son élément, dans un discours méticuleusement préparé qu’il récite à présent sans manières. Rythmiquement irréprochable, doté d’un vibrato qu’il sait moduler selon l’intensité du lyrisme, le violoncelliste fait montre d’un timbre voilé tout à fait singulier. Ce trait de caractère conforte joliment l’intimité du chant dans le premier mouvement ou dans l’« Adagio » central ; il facilite par ailleurs l’intégration du soliste aux cordes de l’orchestre. Le reste du temps, en revanche, cette finesse générale montre vite ses limites : Kanneh-Mason peine à projeter ses phrases dans l’auditorium et le son sature dès qu’il s’efforce de hausser le ton. Le manque de consistance sonore est également palpable dans les moments les plus légers : le fameux sautillé du deuxième mouvement manque de netteté et les pianissimo détimbrés sont inaudibles. Globalement juste malgré un registre suraigu mal maîtrisé, le soliste délivre une prestation honnête mais peu ébouriffante.

Kanneh-Mason n’était pas le seul phénomène attendu ce soir-là : le jeune chef finlandais Santtu-Matias Rouvali officiait au podium de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Visage lunaire sous de généreuses boucles blondes, le maestro adopte une gestique bien à lui, toute en volutes. Dans le Prélude à l’après-midi d’un faune qui ouvre le concert, il délaisse la baguette pour caresser une battue transparente de ses longs doigts. Sous ses mains, l’orchestre propose un tissu éthéré, d’une étonnante légèreté, où chaque instrument trouve sa place sans avoir à forcer le passage. Rouvali veille à la clarté des plans sonores et utilise à cet effet un tempo étiré, très contrôlé, sans insuffler le moindre élan. Si le sommet de l’œuvre manque d’éclat dans ces conditions, la langueur debussyste est parfaitement rendue.

Santtu-Matias Rouvali © Kaapo Kamu
Santtu-Matias Rouvali
© Kaapo Kamu

Dans l’ouvrage d’Elgar, Rouvali prend la baguette mais n’abandonne pas pour autant sa gestique aérienne et arrondie ; son poignet très souple donne à sa battue des tours de prestidigitateur. Très prévenant, il contient le volume de l’ensemble sous le violoncelle et s’adapte aux mouvements du soliste. Alternant avec ces passages minutieux, les tutti volumineux paraissent en revanche lourds et indisciplinés, le chef négligeant de limiter des cuivres enthousiastes : le thème du finale frôle la caricature.

Il n’y aura pas de révolution stylistique dans Petrouchka en seconde partie : Rouvali conserve en toute circonstance une battue sinueuse qui donne à l’ouvrage une étonnante fluidité, rapprochant le ballet stravinskien de ses aînés romantiques. Ce refus de toute aridité métrique favorise l’expressivité lyrique des solos : discrète et feutrée dans Debussy, la flûte de Magali Mosnier brille de mille feux à chaque intervention, incarnant à elle seule toute la magie du ballet. Les autres instruments exposés se distingueront tour à tour avec une même efficacité, de la trompette au tuba, sans oublier l’exigeante partie de piano. On en oublie la prestation peu convaincante d’un quatuor de solistes dans la Phantasy-Quartet de Britten, juste après l’entracte. Entre intonation douteuse et intentions timides, la courte pièce de musique de chambre a semblé bien à l’étroit au milieu des chefs-d’œuvre symphoniques.

Le Petrouchka de Rouvali n’est cependant pas non plus exempt de tout reproche : en arrondissant continuellement les angles de sa battue, le maestro échoue à caractériser la diversité des personnages rythmiques qui défilent dans le ballet. Relativement simples à mettre en place, les passages chambristes du troisième tableau (la danse de la Ballerine, la valse de la Ballerine et du Maure) sont parfaitement théâtralisés, Rouvali plaçant çà et là quelques pirouettes bienvenues. Mais tout le contrepoint séquencé des scènes de foule (premier et dernier tableaux) baigne dans le plus grand flou artistique, les rythmes obstinés se marchant sur les pieds, les personnages secondaires se débattant dans l’indifférence générale. Le chef conclut l’ouvrage dans de grands moulinets qui génèrent des accords perçants. Nettement plus spectaculaire que l’Elgar de Kanneh-Mason, le Stravinsky de Rouvali produit toutefois une sensation comparable : on quitte la Maison de la Radio avec un arrière-goût d’inachevé. Comme si ces deux anges, finalement, nous avaient jeté de la poudre aux yeux… et aux oreilles.

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