L'idée est simple : inviter les lauréats des grands concours internationaux. Encore fallait-il l'avoir et s'y tenir : depuis dix-huit ans, les Estivales de musique en Médoc font entendre des jeunes à l'orée de leur carrière. Ces artistes jouent dans des châteaux qui ouvrent leurs chais le temps d'un récital, lieux hautement symboliques où s'élaborent et se bonifient avec le temps les plus grands crus de la planète qui ont eux aussi remporté de haute lutte leurs titres lors du classement de 1855... qui n'était autre qu'un grand concours.

Alexandre Kantorow
© Stéphane Delavoye

L'idée est simple, certes, encore faut-il choisir parmi les impétrants des concours ceux qui ont cette petite et si importante chose qui fait qu'on pense dur comme fer qu'ils ont une personnalité musicale qui continuera de se développer avec le temps. Tous les premiers de la classe ne l'ont pas. Et puis dans l'urgence, il faut parfois faire une entorse à cette règle en prenant un pari. Ainsi, la première fois qu'Alexandre Kantorow est venu aux Estivales du Médoc, il remplaçait au pied levé un confrère souffrant. Il avait à peine 20 ans et n'avait pas encore gagné le Premier prix du Concours Tchaïkovski de Moscou à l'unanimité, remportant même la médaille d'or décernée de loin en loin au meilleur des candidats qui se sont présentés aux compétitions de piano, violon, violoncelle ou chant qui sont organisées parallèlement.

Après son premier récital aux Estivales, nombreux sont ceux qui avaient été persuadés que Kantorow remporterait bientôt le concours auquel il se présenterait. Le voici qui revient pour inaugurer la dix-neuvième édition d'un festival en temps de Covid-19, dans le cadre inspirant d'une grande salle dessinée par l'architecte espagnol Ricardo Bofill pour le Château Lafite Rothschild. Le public y accède en prenant un chemin faiblement éclairé parmi les foudres de chêne blond, comme les spéléologues progressent lentement vers quelque grotte souterraine à l'abri du bruit et de la fureur du monde qui les sidèrent quand ils la découvrent. À notre tour d'être surpris de découvrir ce grand espace rythmé par de hautes colonnes massives de béton couleur pierre, dans lequel nous prenons place masque sur le museau, face à une scène revêtue de feutre noir.

Alexandre Kantorow
© Stéphane Delavoye

Tout de noir vêtu, Alexandre Kantorow s'installe une nouvelle fois après un premier récital donné deux heures et demi plus tôt devant un grand Yamaha CFX tout aussi noir ! Cet escogriffe se tient face au piano d'une façon évoquant de façon stupéfiante celle de la jeune Clara Haskil croquée par des dessinateurs inspirés ; il en a les longs bras et les mains immenses, la tête penchée, rentrée dans les épaules. Kantorow impose une présence prégnante dès qu'il prend possession du clavier dans la première des quatre Ballades op. 10 de Brahms. Sa sonorité est profonde, colorée, portée par un phrasé qui laisse sonner le piano avec toute la longueur de sonorité dont cet instrument caméléon parfaitement réglé – on n'entendra pas une seule fois les étouffoirs zinguer – et accordé est capable quand il est modelé par une telle imagination musicale. La musique sonne de façon transparente, mais avec une largeur de sonorité exceptionnelle, beaucoup d'air entre les plans sonores, sans une once de sentimentalité et de théâtre à deux sous. La Sonate en fa mineur op. 5 surprend ainsi revisitée, moins symphonique et monumentale sous les doigts de Kantorow que suite de paysages sonores et émotionnels, d'arrêts sur image contemplatifs. On reprocherait son statisme au musicien, s'il n'était si investi dans cette matière sonore qu'il sculpte, colore, éclaire de l'intérieur et anime en la faisant moins avancer avec détermination qu'il ne semble l'improviser, n'en montre les beautés qui l'émerveillent, sans jamais verser dans la complaisance esthétisante – ou, pire encore, sentimentale – toujours en embuscade dans l'interprétation de la musique de Brahms.

Kantorow jouait aussi Après une lecture du Dante de Liszt, pièce si souvent massacrée par les tapeurs et cogneurs de tous âges qu'on a toujours un peu peur de l'écouter en récital. Elle sera recréée d'une façon moins fulgurante que picturale, mise en espace, avec une sonorité colorée par l'infinie variété des attaques permises par un piano somptueux qui se plie à l'imagination d'un artiste singulier qui s'extrait du monde qui l'entoure pour créer de l'intérieur le grand dessein lisztien de faire percevoir par la musique les sentiments que lui avaient inspiré ses lectures. Le compositeur inclura cette « Fantasia quasi sonata », dans les Années de Pèlerinage, recueil d'impressions picturales et littéraires.


Le voyage d'Alain a été pris en charge par les Estivales de musique en Médoc.

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