À seulement 21 ans, Alexandre Kantorow est déjà doté du talent et de la sensibilité nécessaires à l’exécution de chefs-d’œuvre du répertoire pianistique. De retour à Toulouse, il poursuit son exploration du répertoire russe qui lui a valu des éloges mérités lors de ses derniers enregistrements. Il était accompagné pour ce faire du chef d’orchestre finlandais à la carrière internationale John Storgårds, spécialiste du répertoire scandinave et balte, qui prenait ce 16 février la tête de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse comme chef invité.

Alexandre Kantorow © Jean-Baptiste Millot
Alexandre Kantorow
© Jean-Baptiste Millot

La baguette du maestro affirme avec puissance la place de l’orchestre dès le premier mouvement du Concerto pour piano et orchestre n° 2 de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Dans un premier temps, cette force recouvre partiellement les gammes virtuoses du soliste, ne les laissant émerger qu’en fin de phrases. Les échanges d’Alexandre Kantorow avec les vents, dans les passages plus doux, illustrent une belle recherche de l’imitation des timbres délicatement repris par le pianiste. La longue cadence du mouvement permet au virtuose de présenter avec plus de détail sa palette de jeu, créant un récital à l’intérieur du concerto : rubato léger, phrases presque murmurées et dolentes, caractère virtuose parfaitement maîtrisé. Quelques applaudissements fusent, rapidement réprimés par le reste du public. John Storgårds reste cependant entravé par la toux générale du public – elle visiblement autorisée – entre les deux mouvements et doit patienter quelques secondes pour reconcentrer son geste et son ensemble. Violon et violoncelle solos, très lyriques, rendent, comme le veut la partition, l’« Andante non troppo » plus intimiste. Les deux instrumentistes de l’ONCT s’échangent les motifs musicaux avec une complicité tout à fait appréciable dans les phrasés et respirations, suivant les salves colorées du compositeur russe. Toutefois l’agencement général reste plus terne que les autres mouvements. John Storgårds accentue l’aspect vivant et champêtre de l’« Allegro con fuoco » à la reprise mais cette fois sans masquer le soliste et avec un certain équilibre entre sa volonté de force orchestrale et ce dernier. L’exécution d’Alexandre Kantorow emporte d’ailleurs l’ovation du public à qui il offre deux bis. Le premier expose le finale de L’Oiseau de Feu dans sa version pour piano solo. Ce morceau vient tempérer la frénésie du concerto et élargir la palette des nuances et doigtés. Alexandre Kantorow conserve avec soin la douceur du thème obsédant qui persiste tout au long de l’exécution de la pièce malgré le développement de traits virtuoses aux voix intermédiaires. À nouveau rappelé par le public, il exécute, dans la même veine, une des Valses pour piano de Johannes Brahms, « son compositeur préféré ».

John Storgårds © Marco Borggreve
John Storgårds
© Marco Borggreve

La seconde partie laisse l’ONCT aux mains de John Storgårds avec la Symphonie n° 5 de Jean Sibelius. On s’éloigne un peu dans le temps et dans l’espace de Tchaïkovski mais les sonorités de l’orchestre vont rapidement rappeler celles du concerto. Après un démarrage désynchronisé, les vents transfèrent idéalement les timbres de pupitre en pupitre alors que les cordes amènent progressivement la frénésie du « Tempo moderato molto ». La direction du maestro est parfois dansante mais peu expressive, laissant en quelque sorte la partition faire son œuvre sans excès : l’éclat des cuivres, les plaintes du basson ou encore les vagues aux cordes illustrent alors les multiples paysages construits par Sibelius.

L’« Andante mosso, quasi allegretto » laisse encore la part belle aux vents chantants alors que les pizzicati des cordes sont à peine audibles, accentuant la douceur et le caractère grave et contemplatif du mouvement tout en préparant aussi habilement le grondement final. John Storgårds s’emploie à diriger pupitre par pupitre les deux thèmes de l’« Allegro molto » qui passent d’instruments en instruments jusqu’à former une masse orchestrale extrêmement puissante. Il adopte alors une direction plus autonome et distanciée avec les grands accords finaux. Tout heureusement n’était pas que force et intensité. John Storgårds et Alexandre Kantorow ont su nous faire voyager tant dans le Nord asgardien que dans leurs propres teintes musicales.

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