Adossé jusqu’à mardi dernier au nom du plus confirmé Semyon Bychkov – nommé directeur de l’Orchestre Philharmonique de Prague en octobre dernier et absent ce jeudi pour raison de santé -, le programme de ce concert de l’ONF en faveur du Sidaction s’est déroulé sous la baguette alerte de l’ukrainien Kirill Karabits. Pour un résultat à l’expressivité rare, aussi animé que savamment nuancé.

Kirill Karabits © Denis Manokha
Kirill Karabits
© Denis Manokha

Le Theatrum bestiarum de Detlev Glanert ouvre brillamment ce programme marqué par la modernité. Les graves rocailleux du contrebasson d’Elisabeth Kessel et des contrebasses posent les jalons d’une progression de sforzandi confinant aux rugissements, intercalés sur la pulsation syncopée des percussions. S’il est dédié à Chostakovitch et cite sans détour sa neuvième symphonie, l’opus n’est pas sans rappeler la rage froide d’un Stravinsky – autant dire que le compositeur allemand a tout à fait sa place dans ce programme russophile. L’orgue entre ensuite en jeu, ses clusters trouvent des échos harmoniques dans un orchestre au diapason de cet instrument confronté si peu souvent à ses textures. Un lyrisme presque sucré se fraye ensuite un chemin incertain, contredit par quelques audaces rythmiques des bois. Battue omniprésente, clarté des attaques, inflexibilité des départs, Kirill Karbabits enchaîne ensuite sur un final encore plus vitaminé. Le tempo de danse est adopté par les cordes les plus graves, étouffées comme les cuivres, bouchés : de leurs attaques abruptes émerge à nouveau une grâce élégiaque, des altos. Les applaudissements ne se font pas attendre pour le chef et Detlev Glanert, visiblement ravi, qui le rejoint pour les saluts.

Le Concerto pour violoncelle n°1 de Chostakovitch qui suit n’aura de cesse, dans son premier mouvement, de sonner comme le dialogue sous-tendu par la partition : aux questions appuyées, traits et phrases morcelées, suspensives, du violoncelliste Maximilian Hornung succèdent les réponses sautillantes d’une masse orchestrale en expansion – l’élégance remarquable du corniste solo et la dextérité conjuguée du piccolo d’Hubert de Villèle et du hautbois de Nora Cismondi en tête. Le contrechant orchestral se fait contrepoint le temps d’un Moderato très inspiré, laissant aux solistes, dont le clarinettiste Patrick Messina, l’occasion de briller avant de rendre au violoncelle solo ses droits. La rondeur du son, porté par l’impétuosité des graves et la pureté des aigus, emporte tout jusqu’à une Candenza toute en montée en puissance. Le finale laisse revenir, au fil des pizzicati et glissandi de rigueur, le célèbre thème qui animera pareillement le célèbre quatuor numéro 8. On est encore dans ce savant mélange entre tendresse et rugosité lorsque retentit le bis par excellence, le célèbre prélude de la Suite n°1 de Bach.

On prend un peu plus son temps, après l’entracte, pour s’attaquer aux Danses symphoniques de Rachmaninov : le rythme est toujours omniprésent, mais la rêverie a davantage sa place que dans les pages parcourues jusque là, notamment lors des jolies interventions du saxophoniste. La valse de l’Andante confronte les dissonnances des cuivres aux arpèges déliés des cordes et aux arabesques des bois – belle prestation du violon solo Luc Héry. L’emballement ne se fait pas attendre. Le Dies Irae du dernier mouvement bataille contre une pulsion de vie qui l’emporte, non sans lutte. C’est sur cet éclat que se conclue un non moins éclatant concert.