C’est au tour du célèbre festival international de piano de La Roque d’Anthéron d’ouvrir ses portes, ou plutôt son parc, au public pour une édition 2021 comme partout ailleurs particulière. Si les contrôles successifs du pass sanitaire et des sacs à l’entrée ont occasionné un léger retard à l’allumage, le public semblait heureux de retrouver l’ambiance singulière de ce festival et ses incontournables cigales qui chantent depuis les cimes des platanes et qui font concurrence aux musiciens placés sur une scène bordée d’eau.

L'Orchestre de chambre de Paris et Lars Vogt à La Roque d'Anthéron
© Valentine Chauvin

La soirée débute par une surprise, celle d’apprendre que c’est Vadym Kholodenko qui remplace Nicholas Angelich, souffrant, dans le Concerto « L’Empereur » de Beethoven. On connaissait surtout le pianiste ukrainien dans le répertoire russe du début du XXe siècle (disques Scriabine et Prokofiev récemment salués par la critique), le voilà qui s’attaque ici à un géant germanique entre classicisme et romantisme. Accompagné par l’Orchestre de chambre de Paris et Lars Vogt, le pianiste prend son temps dès le début sur les premières escalades introductives, presque interrogatives, avant que Vogt adopte à son tour un tempo plutôt modéré dans l’exposition initiale. Le tandem semble ainsi tout de suite privilégier le legato et la rondeur du son aux coups d’éclats et à la grandiloquence. Cet éclairage interprétatif relativement apaisé semble tout à fait éloquent à certains endroits, en particulier dans le sublime Adagio central ici assez allant, où l’Ukrainien tire de son Fazoli le meilleur en termes de sonorité (très moelleuse et lascive) et de nuances, tels de vrais pianissimos quasi inaudibles qui laissent l’auditoire pantois. On reste en revanche plus sceptiques quant aux passages animés, où le pianiste peine à projeter et à rendre cet Empereur totalement impérieux, manquant ici de mordant dans les attaques, là de corps et de charpente, et l'on regrette une main gauche trop souvent absente dans l’équilibre global.

Vadym Kholodenko
© Valentine Chauvin

Le remplacement au pied levé explique sans doute la difficile alliance entre l’orchestre et le soliste. L’orchestre suit sans problème le pianiste dans les nuances et les longs phrasés mais n’arrive pas à trouver la cohésion et le son nécessaires pour conférer à ce concerto toute la majesté qu’il appelle. Aussi, la chaleur de fin de journée joue apparemment des tours aux instrumentistes qui ne sont pas complètement au diapason du piano. Côté direction, Lars Vogt, qui affiche pourtant une énergie communicative, a du mal à entraîner ses troupes dans cet opus qui demande notamment un soutien rythmique indispensable.

Lars Vogt dirige l'Orchestre de chambre de Paris à La Roque d'Anthéron
© Valentine Chauvin

La Symphonie n° 5 du même Beethoven laissera ensuite un avis également partagé. Il faut louer l’engagement physique du chef, suractif depuis le podium et attentif aux équilibres. Le maestro n’hésite pas à privilégier les cuivres dans cet effusif premier mouvement au tempo soutenu. Vogt excelle aussi dans la gestion des silences qu’il laisse volontairement durer, y compris dans l’Allegro conclusif qui surprend le public. Mais côté revers de la médaille, ses gestes parfois trop amples tendent à perdre en efficacité et en précision. Dès lors, les musiciens et le chef peinent à donner à cette fameuse Cinquième l’élan suffisant pour être réellement captivant. Trop d’hésitations et d’imprécisions sur les articulations, les attaques et le tempo fluctuant floutent le discours.

Les deux bis auront étonnamment plus attiré l’attention. Kholodenko est saisissant dans la Polka de W.R. de Rachmaninov, avec un art subtil du rubato et une projection solide qui faisaient défauts dans le concerto. Même chose pour l’orchestre, qui voit apparaître un Lars Vogt déchaîné dans le finale de la Symphonie n° 1 de Prokofiev, entraînant avec lui un public conquis.

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