Dans le cadre de sa collaboration avec le Festival d’Automne à Paris et le Théâtre du Capitole, le Théâtre Garonne de Toulouse programme cette année Kopernikus, un rituel de mort, opéra en deux parties de Claude Vivier. La pièce du compositeur canadien, également auteur du livret, a été créée en version scénique en 1980 à Montréal. Malgré l’association de l’ensemble Roomful of Teeth (spécialisé dans l’exploration des fonctions vocales humaines) et de l’ensemble L’Instant Donné (phalange instrumentale de chambre spécialisée dans l’interprétation autonome de musiques actuelles), le spectacle, mis en scène par Peter Sellars, peine à séduire de par sa sobriété scénique.

<i>Kopernikus</i> de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars © Patrice Nin
Kopernikus de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars
© Patrice Nin

Un corps immobile attend le spectateur sur une table simple pour un voyage vers une prise de conscience cosmique. Sept musiciens et sept chanteurs entrent en scène en silence, tous vêtus d’un léger vêtement blanc identique. Les deux groupes ont chacun leur espace scénique consacré et vont très peu se mélanger durant la soirée. Le livret prévient : « il n’y a pas à proprement parler d’histoire, mais une suite de scènes faisant évoluer Agni vers la purification totale et lui faisant atteindre l’état de pur esprit ». S’il y a bien une caractérisation de cette prise de conscience de l’individualité finie vers l’immensité non duelle (ou le kosmos), elle est avant tout incarnée par Michael Schumacher. Le danseur-chorégraphe passe en effet de sa position de gisant à celui de conscience agitée, traversée de sentiments contradictoires, avant d’atteindre la plénitude finale.

La performance vocale et instrumentale est au rendez-vous : les deux ensembles restituent avec zèle et talent l’exploration proposée par le compositeur. En point de repère stable, la bande son est couplée à une télévision, sur scène, dans laquelle l’actrice Pauline Cheviller énonce avec douceur et légèreté éléments biographiques et principes philosophico-cosmiques. Dans un premier temps, l’orchestre de chambre noie en grande partie le plateau vocal avant qu’un certain équilibre ne s’installe. Avec des déplacements renforçant l’aspect rituel, les chanteurs complètent ou s’opposent à l’effectif instrumental. Celui-ci varie du solo au septuor, lorsque les pupitres s’allument au fur et à mesure. Sifflements, chant bouche fermée, diphonique, glissements, psalmodie sont réalisés méticuleusement et participent à faire résonner l’harmonie des sphères. C’est avant tout collectivement que l’ensemble vocal s’illustre, en combinant la typologie des jeux et les tessitures, en particulier au sein du trio masculin (Cameron Beauchamp, Thann Scoggin et Dashon Burton). On appréciera également le travail de dissociation des deux sopranos, l’une présentant une voix plus mystique et parlée (Martha Cluver), l’autre une voix plus portée dans les suraigus, chaude et olympienne (Esteli Gomez).

<i>Kopernikus</i> de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars © Patrice Nin
Kopernikus de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars
© Patrice Nin

Au début de la pièce, chacun semble cantonné à un côté de la scène mais l’ordre s’évapore progressivement, comme pour les musiciens. Le trombone de Mathieu Adam est jupitérien par sa position comme par l’amplitude du jeu, allant d’une expression cuivrée à un son étouffé, en sourdine ou volontairement hésitant. Les regroupements du violon de Naaman Sluchin et des voix de femmes sont exquis. Puis la trompette divine de Matthias Champon, à l’étage au-dessus du public, appelle le gisant à se réveiller en début de deuxième partie. Qu’il joue intensément ou d’un simple souffle, le trio de clarinettes (Mathieu Steffanus, Nicolas Fargeix, Benoit Savin) répond parfaitement aux chanteurs et fournit une couleur méditative à la pièce, aidé en cela du hautbois de Maryse Steiner-Morlot. En fin de seconde partie, les artistes quittent la scène après avoir scandé « Ko-per-ni-kus » et montent dans les gradins pour s’installer de part et d’autre du public, puis quittent la salle et s’éloignent, jusqu’à qu’aucun son ne soit audible. La virtuosité interprétative est certaine et fournit plusieurs pics transcendantaux. Mais elle ne se trouve pas magnifiée par la dramaturgie.

<i>Kopernikus</i> de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars © Patrice Nin
Kopernikus de Claude Vivier, mis en scène par Peter Sellars
© Patrice Nin

La mise en scène, elle, est volontairement minimaliste, avec un espace fixe et austère dans lequel évoluent les chanteurs accompagnés de leurs tablettes faisant office de partition. Seuls quelques jeux de lumières et de couleurs (Seth Reiser) viennent ponctuer l’aspect visuel. Pour autant, le dispositif n’aboutit pas à une meilleure concentration sur le seul aspect onirique et spirituel de la pièce. Dans cette entreprise de muséification plus que de revitalisation, l’œuvre perd de son aspect révolutionnaire et semble, avec son atmosphère seventies mal vieilli, ne plus se connecter au spectateur comme elle le fit à sa création. La pièce présentant déjà un foisonnement de personnages, le décontenancement voulu par le livret est d’autant plus fort que la langue utilisée, lorsqu’elle n’est pas inventée, n’est pas toujours intelligible. Si certains spectateurs ferment volontiers les yeux pour mieux s'approprier les sons philosophiques, la transcendance n'est pas au rendez-vous. Le timide applaudimètre en sera la conséquence logique.

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