« Y aurait-il quelque part un mécène capable d’entendre notre appel ? » lit-on dans nos programmes de salle. Tel est sans doute le vœu originel qui sous-tendait ce concert de La Petite Bande à Gaveau. Et pour cause, délaissée depuis plusieurs années par les pouvoirs publics, la petite troupe de Sigiswald Kuijken ne vit plus que de donations, de rares concerts et opérations marketing. Dieu sait pourtant qu’une partie de notre patrimoine musical est là : dans ces cordes en boyaux, dans ces instruments sans mentonnières, aux archets fragiles. Si le public a déferlé en masse à l’annonce des quatre Concertos brandebourgeois (n°4, 6, 5 et 3) proposés, il ne se doutait sans doute pas, que malgré le rajeunissement d’une partie de son effectif, la petite Bande n’est plus en grande forme ; l’exigence technique, en particulier, a chuté bien en deçà de ce que l’on est en droit d’attendre de cette formation pourtant légendaire.  

Sigiswald Kuijken et son <i>violoncello da spalla</i> © La Petite Bande
Sigiswald Kuijken et son violoncello da spalla
© La Petite Bande

Notre très cher Sigiswald Kuijken, 72 ans à présent, et toujours pas une miette de compromission sur la conscience, semble résister encore et toujours à l’envahisseur. Il faut avouer que, derrière son "violoncello da spalla" et ses sophistications historiques, le musicien flamand a trouvé une chose simple et stupéfiante : un geste musical, une intonation propre, qu’il a su transmettre à ses troupes. Partisan d’une approche minimaliste (on reste le plus souvent dans le "un par partie"), la Petite Bande joue une musique sans minauderies et sans arrière-pensées, une musique qui ne cherche pas à s’immoler dans des pics expressifs.

Très vite, les concertos se déploient dans leur flux ininterrompu, comme une sorte de fuite horizontale. Sur scène, les musiciens sont calmes et économes en gestes, les instruments à peine effleurés ; un refus de l’étoffe (qu'accuse le petit nombre de musiciens) qui se retrouve également dans le caractère évasif des trilles et de certaines fins de phrase. Par une sorte de tact primitif, où rien n’est ajusté ou concerté d’avance, mais où l’investissement ponctuel de chacun fait la musique, les musiciens font ressortir les charmes et défauts matériels de leur instrument. Dans la perception, les idées musicales se multiplient, les timbres se déploient en des directions très diverses, ce qui complique, sans pour autant la rendre impossible, l’écoute globale. À peine notre oreille s’est-elle concentrée sur l’un des instruments que ce dernier semble donner la parole à son voisin. C’est là l’une des caractéristiques les plus précieuses de l’univers de la Petite Bande, car leur musique illustre parfaitement l’idée du « collectif ». On est loin d’une approche monadique, de gestes unifiés ; ici, les individualités s’assument pleinement. Les musiciens n’ont pas peur des contingences de justesse, de rythme ou de timbre ; touchée par la belle lumière du collectif, la plus ingrate fausse note devient elle aussi musique et en propage elle aussi le brio.

Mais face à la lisibilité qu’apportent indéniablement la texture aérée du son et les tutti toujours bien menés, force est de constater un certain essoufflement de la technique ; les lignes parfois indécises, les décalages rythmiques et entorses à la justesse brouillent l’harmonie (notamment dans les Brandebourgeois n° 4 et n° 6) et donnent une couleur involontairement plaintive aux instruments. Les tempos sont généralement trop allants pour que les solos se déroulent sans casse (c'est le cas dans le n° 3 en sol majeur) et de trop nombreuses approximations plombent le jeu, les musiciens ont tendance à survoler les traits difficiles sans les articuler. Cela tient la route, mais tout juste.

Seul le Concerto Brandebourgeois n°5 en ré majeur, sans doute le plus fantasque des quatre proposés, sera tout à fait convaincant. Sigiswald Kuijken, muni cette fois de son violon, est fidèle au poste. Derrière le sérieux doctoral, notons surtout l’absence absolue d’emphase, et une douceur de timbre qui n’est pas une mollesse (on nous assure que les instruments d’époques sont plus incisifs, ce n’était pas vrai pour ceux entendus hier, qui sonnaient comme s’ils étaient joués sur la touche). Un peu en retrait, mais colonne vertébrale de l’ensemble, Benjamin Alard parvient à trouver une souplesse au sein même de la régularité, tout en faisant preuve d’une réelle virtuosité dans les dévalements de l’Allegro. Quant au traverso de Barthold Kuijken, sa vibratilité et sa légèreté, lui permet d’épouser sans peine le canevas, comblant les trous de ses doux hululements.