Pekka Kuusisto est un phénomène, une sorte d’ovni violonistique qui n’a de parenté instrumentale qu’avec Patricia Kopatchinskaja dont il se rapproche dans les expérimentations spectaculaires. Mais alors que sa consœur moldave joue avec les discours, bousculant, étirant, chuchotant le texte musical pour lui donner une éloquence bien à elle, le violoniste finlandais s’attache à la langue elle-même, s’amusant avec les notes comme on mâcherait des mots, des syllabes, des consonnes ou des voyelles. Dans la Sonate de Janáček comme dans le Duo concertant de Stravinsky ou la Sonate de Ravel, Kuusisto se laisse ainsi rarement aller dans la projection de la ligne mélodique, préférant travailler le timbre de son violon en variant tous les paramètres possibles et imaginables. Poids du bras droit, pression des doigts sur la baguette, inclinaison de la mèche, point de contact entre le chevalet et la touche (parfois visitée bien plus loin que de coutume), angle de l’archet par rapport à la corde, vitesse et amplitude du vibrato : tout y passe, une vraie master class d’imagination violonistique !

Thomas Adès et Pekka Kuusisto
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Théâtralisée par des mimiques hyper expressives, cette palette sonore d’une richesse rare produit des résultats souvent très convaincants (dans le caractère rhapsodico-bruitiste de Janáček, dans l’humour du Blues ravélien), parfois déconcertants dans ses extrémités caricaturales, ponctuellement agaçants dans ses quelques systématismes (ce vibrato d’archet sur les longues tenues…), mais toujours intéressants et jamais ennuyeux. Bien aidé par une technique impressionnante (quel Perpetuum mobile dans Ravel !), Kuusisto s’attache inlassablement à aller au-delà des notes qu’il connaît si bien pour re-composer la partition dans l’instant, la transformant en une succession de gestes qui font sens. Ainsi Janáček le russophile et Ravel le bluesman semblent-ils se tendre la main dans une même culture du motif et un même amour du timbre…

Si ce jeu aussi original fonctionne en ce lundi soir, c’est sans doute parce que l’autre musicien présent sur la scène de la Fondation Louis Vuitton offre des caractéristiques radicalement différentes. Au piano, Thomas Adès oppose sa solidité impassible à la souplesse imprévisible de son partenaire. Rarement expansif (seulement quand il s’agit de souligner la direction d’une longue ligne mélodique), le pianiste-compositeur semble attaché au large cadre des œuvres, qu’il s’agisse de la constance d’un tempo ou de la progression insensible d’une dynamique. Loin d’être incohérente, cette opposition de styles met en relief l’importante dimension contrapuntique et concertante des partitions au programme. Et si les musiciens se regardent peu dans cet étonnant pas de deux, leur écoute n’en est pas moins exceptionnelle, le duo retombant sans sourciller sur ses quatre pattes dans tous les endroits-clés des ouvrages.

Thomas Adès et Pekka Kuusisto
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Particulièrement mis à l’honneur à Paris cette semaine (il dirigera ses œuvres à Radio France vendredi), Thomas Adès proposait en outre une création ce soir : quatre Märchentänze qui mettent à l’épreuve la virtuosité de Kuusisto dans des variations néo-folkloriques pleines d’humour et de fantaisie instrumentale. Dans sa métrique insaisissable, dans son contrepoint tordu, dans son harmonie qui se dérobe joliment sous les pas de la ligne violonistique, l’écriture enlevée du compositeur rejoint alors le geste de son partenaire. Les duettistes proposeront en bis un Tango de Stravinsky encore une fois plein d'espièglerie et de vitalité, apportant une digne conclusion à cette soirée festive.

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