En 1727, Haendel compose un cycle de Neuf Airs allemands où il rend hommage aux merveilles de la nature et à leur créateur. Haydn répond à l’orée du dix-neuvième siècle à ce premier manifeste de la piété des Lumières tout en adoptant la noble monumentalité des oratorios ultimes du Saxon. Le livret du « père de la symphonie » s’inspire librement du Paradis perdu de John Milton et de la Genèse ; une double version en allemand et en anglais en sera tirée dès 1800. Donnée en privé au palais du prince Schwarzenberg en 1798, l’œuvre verra ses ressources instrumentales considérablement étoffées pour la première représentation publique au Burgtheater de Vienne en 1799, le compositeur souhaitant donner une ampleur toute particulière à la pièce.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

Dominé par la haute silhouette du contrebasson, l’Orchestre des Champs-Élysées répond en cette soirée du 1er février au souhait du compositeur, une appréciable profusion de cordes enveloppant vents et cuivres au complet. Très (trop ?) discrètement soutenu par le pianoforte, un trio de chanteurs se partage (en langue allemande) les cinq rôles de l’oratorio. Dès les premières mesures du « Chaos », il est clair que Philippe Herreweghe préfère le détachement au spectaculaire, les épisodes fragmentés, les cadences suspendues et la sauvagerie rythmique rappelant davantage une succession d’images d’Épinal en miniature qu’une révolution symphoniste. Cette neutralité assumée fonctionne cependant admirablement avec les airs dont le détail des voix intermédiaires et l’élégance des solos instrumentaux sont remarquables. Hautbois délicieux, clarinettes et bassons impeccables répondent au timbre argenté de la soprano norvégienne Mari Eriksmoen dans le très spirituel « Auf starkem Fittige », l’artiste est aussi à l’aise dans la vocalisation rapide que dans le soutien de la longue ligne.

De manière générale, le trio vocal propose ici un casting de rêve. Florian Boesch est un maître dans l’art des récitatifs – on appréciera les touches d’humour dans sa très vivante description des insectes bourdonnant et de la reptation des lombrics et autres créatures tubulaires. Tout au plus peut-on lui reprocher une tendance à alléger exagérément le timbre dans l’aigu quitte à disparaitre dans l’acoustique du Théâtre des Champs-Élysées, mais la voix longue et souple se coule aisément dans le trio « Zu dir, O Herr » et émerge triomphante du fracas des eaux en furie dans un héroïque « Rollend in schäumenden Wellen ». Le ténor Patrick Grahl fait valoir son timbre idéal pour un Tamino dans un très séduisant « Mit Würd' und Hoheit » et dans le spectaculaire lever de soleil du « In vollem Glanze ». La présence vocale est superbe, l’attention au texte permanente.

Le Collegium Vocale Gent est à son meilleur et répond avec toute la précision souhaitable à la direction économe du chef belge. La couleur d’ensemble, toujours aussi riche et homogène, permet également une belle lisibilité des grands passages fugués ; le collectif vocal est admirablement taillé pour pour cette esthétique post-haendelienne dont Mendelssohn tirera son inspiration pour Elias et Paulus. Dans cette lecture neutre où rien ne surprend, point de monumentalité mais point d’effusion non plus, on est étonné par le tempo hâtif du duo d’Adam et Ève « Von deiner Güt » où le hautbois peine à chanter et où Adam est contraint à effleurer ses belles lignes de triolets. En conclusion, cette lecture contemporaine évite théâtralité, sentiment de piété et surprises, et reste prudente dans les épisodes ouvertement descriptifs (animaux bondissants et rugissants). Seul l’agrément d’un catalogue luxueux mais sans mystère demeure.

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