Composée en 1840 pour la scène parisienne de l’Opéra Comique, La Fille du régiment n’est finalement pas donnée si souvent que cela sur les scènes de l’Hexagone. La production accueillie ce soir dans la salle temporaire de l’Opéra Confluence a été créée à l’été 2018 au domaine d’O à Montpellier. Elle est signée Gilles et Corinne Benizio (alias Shirley et Dino), le duo comique n’en étant pas à son coup d’essai lyrique – on se souvient à cet égard de leur formidable King Arthur de Purcell.

<i>La Fille du régiment</i> à l'Opéra d'Avignon © Cédric & Mickaël / Studio Delestrade
La Fille du régiment à l'Opéra d'Avignon
© Cédric & Mickaël / Studio Delestrade

Le couple est également chargé de la conception scénographique et des costumes, mais ce sont davantage les vidéos projetées en fond de plateau qui plantent les décors successifs. Cela commence par l’intérieur d’une église, où se réfugient les villageois tyroliens qui craignent l’envahisseur napoléonien et implorent la protection de la Sainte Madone (une Shirley souriante et toute auréolée). Place ensuite au camp de base du régiment, le fameux 21e, où la marmite mijote sur le feu, entre deux tentes plantées sur fond de joli paysage forestier. Au second acte, la vaste salle de la demeure de la marquise de Berkenfield est également très réussie, avec ses tableaux qui s’animent à l’étage de temps à autre, tout comme une statue au rez-de-chaussée qui semble prendre une courte pause dans sa pose ; on sourit volontiers à ces animations distillées à touches homéopathiques.

Shirley et Dino dans <i>La Fille du régiment</i> © Cédric & Mickaël / Studio Delestrade
Shirley et Dino dans La Fille du régiment
© Cédric & Mickaël / Studio Delestrade

On apprécie un peu moins les interventions de Dino en première partie, puis Shirley et son compagnon en seconde : le premier tente auprès du chef d’orchestre de passer une audition, le couple repartant à l’assaut ensuite en interprétant le duo de l’âne « De ci, de là » extrait de Véronique. Ces irruptions – qui permettent tout de même de changer les décors… mais à rythme lent ! – sont drôles mais un peu longues, et surtout sans grand rapport avec l’œuvre de Donizetti. On reconnaît l’indéniable vis comica du couple mais il est permis d’apprécier encore plus celle de João Fernandes qui cumule deux rôles – « pour le même prix » comme il l’indique –, d’abord Hortensius qui tente de communiquer avec Sulpice dans plusieurs idiomes improbables, puis une duchesse de Crakentorp portant chapeau à plumes, fusil et cor de chasse, et s’exprimant avec un fort accent germanique.

La marquise de Berkenfield est aussi une bonne caricature, interprétée par Julie Pasturaud, bien chantante, portant collier de perles et sac à main et racontant ses amours passées avec le capitaine Robert sur fond de musique de Love Story. On entend encore un peu de musique additionnelle, par exemple lorsque le régiment installe son campement militaire ou à l’entrée des invités lors de l'acte II. On reconnaît Nino Rota, les réalisateurs déclarant dans leur note d’intention s’être inspirés du cinéma italien des années 50-60.

Julien Dran (Tonio) et Anaïs Constans (Marie) © Cédric & Mickaël / Studio Delestrade
Julien Dran (Tonio) et Anaïs Constans (Marie)
© Cédric & Mickaël / Studio Delestrade

Des deux rôles principaux, c’est celui du titre qui domine, une Marie chantée magnifiquement par la soprano Anaïs Constans : voix colorée, ronde, agile, aigus aisés et sans acidité, instrument assez large qui lui permet d’aborder certainement des emplois encore plus lyriques. Ses grands airs nous régalent – des martiaux « Au bruit de la guerre », « Salut à la France » au plus touchant « Il faut partir » accompagné par un mélancolique cor anglais – et on croit à son personnage de garçon manqué.

Julien Dran en Tonio ne bénéficie pas de la même projection vocale ni de la même clarté du timbre, mais il se montre suffisamment sonore et se tire avec vaillance et une apparente facilité des fameux contre-uts de la cabalette « Pour mon âme », à l’issue de « Ah ! mes amis, quel jour de fête ! » Après l’entracte, son deuxième grand air « Pour me rapprocher de Marie » est conduit avec élégance et densité, mais sans le contre-ré bémol entendu dans le passé chez certains (Kraus, Florez, Camarena…). Marc Labonnette (Sulpice) complète la distribution, baryton bien timbré, sans doute plus discret dans son registre grave, à qui on a réservé quelques bonnes tirades (« Ta tante t’attend, t’entends ? »).

<i>La Fille du régiment</i> à l'Opéra d'Avignon © Cédric & Mickaël / Studio Delestrade
La Fille du régiment à l'Opéra d'Avignon
© Cédric & Mickaël / Studio Delestrade

Côté fosse, l’ouverture ne restera pas dans les annales, le cor initial puis les cordes prenant un petit temps de mise en place, avant que les cuivres ne sonnent de façon démonstrative. Sous la direction de Jérôme Pillement, l’Orchestre Régional Avignon-Provence fait entendre par la suite des sonorités plus proches du bel canto de Donizetti. On relève de petits décalages lorsque les protagonistes sont placés sur le podium en fond de scène, rapidement rattrapés par le chef. Le chœur enfin présente la particularité d’être composé à peu près à égalité de femmes et d’hommes, ce qui donne, au premier acte, un son certainement moins masculin à la troupe des militaires. L’oreille s’adapte toutefois rapidement, surtout que l’ensemble sonne avec qualité, et le spectateur a alors tout loisir d’identifier les femmes à fausses moustaches sur scène !

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