L’Opéra Bastille propose actuellement la reprise de La Flûte enchantée de Mozart dans la mise en scène de Robert Carsen, créée en 2013 pour le Festival de Baden-Baden. Avec une nouvelle brillantissime distribution, une scénographie inspirée et une remarquable direction du maestro Henrik Nánási, cette reprise a tout pour qu’on soit à nouveau émerveillé.

<i>La Flûte enchantée</i> à l'Opéra Bastille, dans la mise en scène de Robert Carsen © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
La Flûte enchantée à l'Opéra Bastille, dans la mise en scène de Robert Carsen
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Dans son approche, Robert Carsen revendique l’obsession de la mort comme vecteur principal. Ainsi, tout un imaginaire funèbre est traduit dans la scénographie de Michael Levine : des fosses mortuaires, des cercueils ou encore une Papagena qui sort droit d’un cercueil, cadavre en robe de mariée, pour bavarder avec le vaniteux – mais innocent et fort sympathique – Papageno. Si la mort est le noyau de cette mise en scène, un des coups de génie de Carsen consiste à contrebalancer cet imaginaire lugubre par un savoureux comique : cela ne devient jamais sérieusement morbide, la tension est sans cesse désamorcée par les gags des personnages. Carsen cherche à concilier les oppositions qui parcourent le livret et il s’en sort plutôt bien.

La scénographie de Levine propose une ingénieuse utilisation de l’espace, avec un jeu de perspective saisissant, souvent en rythme ternaire : trois fosses mortuaires, trois escaliers. La lumière choisie par Carsen et van Praet, tantôt diffuse, tantôt tamisée, participe à la réussite visuelle et symbolique, créant une ambiance incertaine, mystérieuse et secrète. L’utilisation de la vidéo par Martin Eidenberger se révèle aussi judicieuse et poétique, fonctionnant comme un seuil, opaque ou transparent selon les besoins de l’intrigue, aidant la mise en tension progressive.

Julien Behr (Tamino) et Vannina Santoni (Pamina) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Julien Behr (Tamino) et Vannina Santoni (Pamina)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

Le plateau vocal est quant à lui excellent. Si Julien Behr en Tamino commence un peu maladroitement, au bord du surjeu, il se rétablit rapidement et incarne un Tamino qui oscille entre l’héroïque – prêt à défier la mort pour la femme qu’il aime – et le comique, entraîné notamment par son compagnon Papageno. Dans le rôle de Pamina, la soprano Vannina Santoni est remarquable : sa voix, riche en nuances expressives, sa vivacité, sa fraîcheur et son immense talent de comédienne font d’elle une mémorable héroïne mozartienne. Une autre présence remarquée de la soirée est celle des trois suivantes de la Reine de la Nuit (Chiara Skerath, Julie Robard-Gendre, Élodie Méchain), qui apportent de la vie sur le plateau, une joie empreinte de malice ou une comique amertume.

L’arrivée de la Reine de la Nuit, dans l’interprétation de Jodie Devos, est moins marquante. On est enchanté par son timbre cristallin et lumineux aussi bien que par sa technique : sa ligne vocale se distingue avec grâce et une richesse des détails remarquable. On regrette toutefois l’absence de nuances plus sombres dans son chant et son jeu, notamment dans le célèbre air « Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen », malgré sa réussite des célébrissimes vocalises.

La soprano se trouve un partenaire de choix avec le baryton Nicolas Testé (Sarastro) dont la première entrée en scène est monumentale, à couper le souffle : le chanteur avance d’un pas décidé depuis le fond de la scène parmi les Initiés dont il est le Grand Prêtre. L’ambiance solennelle et grave de l’assemblée voilée est époustouflante ; elle n’est pas sans rappeler la scène analogue dans Eyes Wide Shut de Kubrick. L’intonation de l’hymne « Vive Sarastro » par les Chœurs de l’Opéra ajoute à la dimension colossale du personnage. Saluons au passage les costumes inspirés de Petra Reinhardt pour Sarastro et ses Prêtres.

Julien Behr (Tamino) et Florian Sempey (Papageno) © Svetlana Loboff / Opéra national de Paris
Julien Behr (Tamino) et Florian Sempey (Papageno)
© Svetlana Loboff / Opéra national de Paris

La vedette incontestable de la soirée est le baryton Florian Sempey. Sa tenue de camping à la montagne, son jeu d’acteur d’une justesse déconcertante, sa maîtrise vocale non moins remarquable : rien ne manque à sa performance pour qu’elle soit magistrale. Papageno est un personnage auquel Sempey est habitué et cela se voit dans la fluidité et la simplicité avec lesquelles il aborde un des rôles les plus aimés de l’histoire de l’opéra. Avec la soprano Chloé Briot en Papagena, ils forment un couple mutin, fort apprécié par le public.

Mathias Vidal incarne lui aussi un remarquable Monostratos, avec un jeu énergique et un total engagement scénique. Saluons enfin la performance de Martin Gantner en Der Sprecher, dont la diction impeccable et la voix ténébreuse sont idéales pour ce rôle.

Sous la baguette de Henrik Nánási, l’Orchestre de l’Opéra nous régale avec son exécution, caractérisée par une précision, une fraîcheur et une sensibilité admirables. Dès l’ouverture, on est embarqué par cette musique qui se tisse délicatement, comme un léger voile, sans manquer toutefois de se montrer explosive dans les moments les plus intenses dramatiquement. On y entre comme dans un rêve, qui perdure même quand la musique cesse, pour laisser place aux scènes parlées. Ces dernières sont très puissantes, émergence du pur théâtre au sein d’un opéra qui ne cesse d'envoûter et de surprendre par sa complexité et son ingéniosité.

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