Les premiers accords prennent l’auditeur de Bastille par surprise : ce ne sont pas les trois coups fracassants de la célèbre ouverture de La forza del destino qui s’élèvent de la fosse mais leur simple écho, tel qu’il apparaît au début de la première scène de l’opéra. L’ouverture retentira entre les deux premiers actes, comblant une des nombreuses ellipses du livret. Reprenant une décision prise par Mahler et Mitropoulous en leur temps, le metteur en scène Jean-Claude Auvray choisit de repousser la grande porte d’entrée dans l’ouvrage lyrique, transformant l’acte initial en prologue qui contient le germe de l’action à venir. Les dés sont jetés. Alvaro, amant de Leonora, tue accidentellement le père de celle qu’il aime ; le destin peut se mettre en branle. La jeune femme se retire du monde, Alvaro part à la guerre où son chemin croisera Carlo di Vargas, frère de Leonora. Réunis par les hasards du combat, les deux hommes en viendront aux mains quelques années plus tard et la mort bouclera la boucle, avec la jeune femme en victime expiatoire d’un destin décidément peu clément.

Željko Lučić (Don Carlo) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Željko Lučić (Don Carlo)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

La forza del destino était à l’origine indissociable de la force du gosier : composée à l’invitation de Tamberlick – ténor resté célèbre pour avoir lancé le premier do dièse de poitrine à une époque où cette conquête des hauteurs galvanisait les lyricomanes –, l’œuvre de Verdi nécessite un Alvaro héroïque. Ce soir, Brian Jagde remplit tout à fait son rôle : les aigus sont larges, puissants et soutenus sans difficulté apparente. La gestion enlevée de la ligne mélodique donne tout leur panache aux rythmes vifs, avec un timbre idéalement homogène sur toute la tessiture ; si la vaillance des aigus est parfois cultivée au détriment de la continuité du souffle, cela ne suffit pas à amoindrir une interprétation dont on se souviendra. Habitué de la scène parisienne, Željko Lučić lui donne la réplique dans le rôle de Carlo. Le baryton accorde admirablement son timbre à celui de Jagde dans les duos et soigne son phrasé dans les pages solistes, rayonnant dans le célèbre « Urna fatale ». Dommage que l’intonation légèrement basse vienne régulièrement ternir la prestation du chanteur à partir de la deuxième partie.

Brian Jagde (Alvaro) et Elena Stikhina (remplaçant Anja Harteros en Leonora à partir du 22 juin) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Brian Jagde (Alvaro) et Elena Stikhina (remplaçant Anja Harteros en Leonora à partir du 22 juin)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Leonora était la plus attendue du trio des voix principales. Dans le rôle central de l’œuvre – pourtant paradoxalement absent de toute la longue deuxième partie –, Anja Harteros éblouit Bastille dans une interprétation totale. Par le chant tout d’abord, depuis ses graves ardents, pleinement audibles et volontiers cinglants, jusqu’aux aigus chaleureux qui ne sortent jamais en force. La soprano garde le meilleur pour la fin, avec des sauts d’intervalles extraordinaires de pureté dans son ultime prière « Pace, pace mio Dio ». Et ajoute au dernier acte une composition de tragédienne des plus saisissantes, traits émaciés, coiffure défaite, voix palpitante dans ses derniers soupirs.

Elle est la seule du trio à tirer son épingle du jeu dans une mise en scène dépouillée. Dans cette production créée à Bastille en 2011, Jean-Claude Auvray a voulu débarrasser le plateau de tout décor superflu afin de laisser au destin le rôle principal. L’intention était prometteuse ; d’autres metteurs en scène ont proposé des lectures originales d’œuvres lyriques en privilégiant les trajectoires des intrigues à un décor quelconque – de Keersmaeker a ainsi tracé un Cosí fan tutte aux croisements millimétrés et Bieito a fait tourner son Simon Boccanegra en cage. Mais Auvray ne compense pas la nudité des décors par une direction d’acteur signifiante : les personnages semblent généralement livrés à eux-mêmes, bras ballants et postures statiques, maniant sans conviction leurs épées en fer-blanc devant un ensemble de rideaux et de toiles peintes qui circulent péniblement. Si les costumes d’opérette restent étonnamment au pied de la lettre et ne contribuent pas à nous plonger dans une lecture psychologique de l’ouvrage, ils apportent en revanche une plus-value dans les ensembles qui fournissent quelques beaux tableaux colorés, habités par des chœurs solides.

<i>La forza del destino</i> à l'Opéra Bastille © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
La forza del destino à l'Opéra Bastille
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Dans ce contexte peu propice au rayonnement dramatique, quelques seconds rôles parviennent cependant à se mettre en valeur : Varduhi Abrahamyan (Preziosilla) déploie un jeu de scène énergique qui convient particulièrement à son personnage de gitane excentrique, compensant son timbre peu intense de mezzo-soprano, souvent forcé dans les aigus. Rafał Siwek offre la stature indéboulonnable de sa basse à l’austère Padre Guardiano. Mais c’est surtout Gabriele Viviani qui se distingue dans le rôle volontiers bouffe de Fra Melitone : sa diction irréprochable et ses exclamations joliment projetées s’accordent à un jeu d’acteur toujours juste.

À la baguette, Nicola Luisotti se montre attentif envers les chanteurs et soigne les ensembles vocaux. En terme de direction d’orchestre, son bras s’avère en revanche régulièrement imprécis ; les décalages se multiplient dans la fosse et le vaisseau orchestral tangue plus d’une fois devant les fluctuations de tempo. Faisant plus d’une fois douter de la forza del destino.

***11