Après sa création en décembre 2017 à l’Opéra Comique, puis son passage par Liège un an plus tard, la production de Denis Podalydès imaginée pour Le Comte Ory est accueillie à Toulon, réalisée ici par Laurent Delvert. 

<i>Le Comte Ory</i> à l'Opéra de Toulon © K. Bouffard / Opéra de Toulon
Le Comte Ory à l'Opéra de Toulon
© K. Bouffard / Opéra de Toulon

S'il est désormais possible d'apprécier ce spectacle en DVD, sa vision en salle augmente encore notre plaisir. Pendant l’ouverture, les projections sur le tulle fermant le cadre de scène évoquent les hommes du château de Formoutiers partis en croisade, avec des images de troupes qui débarquent et des scènes de guerre, sur fond de palmiers et sable. La scénographie d’Éric Ruf nous propose au lever de rideau un vrai bric-à-brac de mobilier d’église : des armoires qui encadrent un confessionnal, une croix d’un côté et la chaire qui surplombe, dans laquelle le Comte Ory fait sa première apparition, tout timide en curé à faux ventre et faux nez.

Au second acte, le plateau est le plus souvent nu, magnifiquement éclairé par les lumières de Stéphanie Daniel : les femmes soupent assises sur des chaises disposées en cercle, on monte plus tard une table pour le dîner frugal des fausses pèlerines, les fenêtres et portes claquant pendant l’orage. Avant la conclusion de l’opéra, le trio Adèle – Isolier – Ory se déroule non pas dans un lit mais sur un autel, encadré de deux cierges et surplombé d’un grand baldaquin blanc suspendu aux cintres. Ce trio est bien un sommet de comique de situation comme de sensualité : les lignes vocales s’entrelacent tout autant que les mains se caressent et les corps se touchent.

<i>Le Comte Ory</i> à l'Opéra de Toulon © K. Bouffard / Opéra de Toulon
Le Comte Ory à l'Opéra de Toulon
© K. Bouffard / Opéra de Toulon

La distribution vocale réunie sur la scène toulonnaise est globalement enthousiasmante. Dans le rôle-titre, le ténor argentin Francisco Brito fait très belle impression : timbre agréable, français soigné, capacité à vocaliser, extensions vers l’aigu, un chant dans le masque jusqu’à quelques sonorités nasales qui peuvent rappeler le Juan Diego Florez d’il y a quelques années – par exemple lorsque celui-ci abordait Le Comte Ory à Pesaro en 2003. Marie-Ève Munger compose une Comtesse Adèle scéniquement le plus souvent nymphomane, parfois un peu foldingue, la mise en scène exigeant beaucoup d’elle, en particulier à la conclusion de son grand air du premier acte (« En proie à la tristesse ») où elle exécute ses colorature finales en rampant puis étant allongée au sol. La musicalité reste impeccable, les couleurs vocales sont séduisantes et variées, la diction de qualité, et la chanteuse ajoute même de petites variations dans les reprises de cabalettes.

Ève-Maud Hubeaux en page Isolier impressionne par sa puissance, en particulier certaines notes aiguës tenues à haut niveau de décibels, tandis qu’elle fait preuve d’abattage et de virtuosité dans sa technique rossinienne. Le Gouverneur de Thomas Dear fait entendre une voix bien placée, avec un certain creux dans le grave. Le registre aigu se resserre par instants mais ce sont surtout des petits problèmes de rythme et autres faux départs que l’on repère malheureusement dans l'acte II. Armando Noguera dessine un Raimbaud doté de la vis comica qu’on attend pour ce personnage, d’une émission pas toujours homogène entre les différentes parties de la tessiture, le grave du rôle s’avérant moins sonore. Sophie Pondjiclis (Dame Ragonde) ne paraît pas toujours complètement assurée en stabilité et intonation, tandis que Khatouna Gadelia est sans reproche dans les rares interventions d’Alice.

<i>Le Comte Ory</i> à l'Opéra de Toulon © K. Bouffard / Opéra de Toulon
Le Comte Ory à l'Opéra de Toulon
© K. Bouffard / Opéra de Toulon

L’entame musicale est prometteuse, avec des nuances bien marquées par le chef Jurjen Hempel pour certaines attaques aux cordes, puis une légèreté bienvenue au milieu de l’ouverture, mais rapidement un problème récurrent de lenteur du tempo se fait sentir au cours du premier acte. Si ce rythme alangui peut convenir aux cavatines, il casse tout de même la dynamique des cabalettes et autres strettes, aussi bien pour les airs des solistes que pour les chœurs. Ceci persiste jusqu’à la conclusion du premier acte, un tourbillon rossinien habituellement très enlevé mais qui prend plus que son temps ce soir.

On est heureusement beaucoup moins gêné après l’entracte, avec des tempos davantage en situation. Les chœurs toulonnais s’investissement scéniquement (les fausses pèlerines qui remontent complètement leur robe en dansant sont impayables !) tout en restant concentrés sur le chant. Si plusieurs passages des chœurs féminins sont encore largement perfectibles, l'ensemble des chanteurs paraît en meilleure forme que lors du spectacle précédent (Les Pêcheurs de perles).

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