La « Sinfony » d’ouverture du Messie de Haendel donne le ton de ce qui va suivre : dramatique et vivante rythmiquement dans le « Grave », l'ouverture à la française se poursuit par une fugue tout en relief et en expressivité. Dirigés d’une main de maître par leur chef fondateur William Christie, Les Arts Florissants sont lancés sur les chapeaux de roue dans cet oratorio célèbre du compositeur adopté par l'Angleterre.

William Christie © Oscar Ortega
William Christie
© Oscar Ortega

Dans l'Auditorium de Lyon, on est d’emblée saisi par la clarté musicale inouïe qu’offre l’ensemble, autant du côté des solistes que de celui du chœur et de l’orchestre. Délicieusement chanté par James Way, le premier air « Every valley shall be exalted » allie idéalement puissance et transparence vocale, le ténor faisant entendre des pianissimo intimistes. Il ne sera pas la voix la plus sollicitée au long de l’œuvre mais chacune de ses apparitions sera caractérisée par ces mêmes qualités. L’air « Thou shalt break them » qui précède le fameux « Hallelujah » est d’une précision vocale renversante tandis que le duo avec contre-ténor « O death, where is thy sting » montre un dialogue sans cesse renouvelé, doublé d’un phrasé subtil et élégant.

Le contre-ténor justement illumine la scène. La voix de Tim Mead, teintée d’une douce mélancolie dans l’air « But who may abide the day of his coming », se défait sans problème des difficultés techniques de la partie rapide et propose des moments suspensifs qui laissent le public lyonnais sans voix. S’il eût été souhaitable d’entendre plus de puissance vocale à certains endroits (partie centrale de « He was despised »), les nombreux silences et moments de grâce apportés par Tim Mead font oublier cette petite réserve. Le duo « He shall feed his flock » interprété avec Katherine Watson révèle un magnifique alliage de timbres, chacun cherchant à se fondre dans la sonorité de l’autre.

Les deux sopranos Emmanuelle de Negri et Katherine Watson montrent elles aussi de grandes qualités d’écoute et d’interprétation. La première chante les récitatifs « There were shepherds abiding in the field » et « And the angel said unto them » – ainsi que les accompagnato qui les entourent – dans un esprit psalmodique tout en suspens ; l’air suivant (« Rejoice greatly, o daughter of Zion ») est en revanche légèrement moins réussi, avec quelques passages en force dans les aigus qui viennent gâter le style. Katherine Watson fait s’envoler le public avec l’air « I know that my redeemer liveth » tout en retenue, dans une voix qui, loin d’être démonstrative ni brutale, conjugue mysticité quasi sacrée de l’expression et douceur inouïe du timbre.

Enfin, la basse Padraic Rowan constitue la (petite) déception de la soirée. Malgré une voix douce et sensible, certains passages manquent de texture (« Thus saith the Lord ») voire d’incarnation (« The people that walked in darkness »). En revanche, « Why do the nations so furiously rage together » ne manque pas de caractère et surtout le fameux « The trumpet shall sound » montre une basse en emphase avec cet air, réussissant un ingénieux mélange entre solennité et exaltation. Rowan est alors merveilleusement servi par la trompette rayonnante et l’orchestre, en permanence à l’écoute.

En effet, si les solistes n’ont pas démérité de la soirée, l’orchestre a lui aussi joué un rôle essentiel dans la réussite de cette interprétation. William Christie est époustouflant : il insuffle sans discontinuer sur l’orchestre un véritable esprit, en totale osmose avec les chanteurs, dans un respect absolu de la partition. Les phrases musicales sont toujours pensées au-delà de la mesure et englobées dans une architecture cohérente, procurant à l’œuvre une vitalité constante. Les pupitres respirent ensemble, les différentes fugues sont exécutées avec une fluidité et un naturel incroyables, soutenues par une basse continue légère et dansante.

Il faut enfin saluer, pour compléter cet extraordinaire tableau, la performance du chœur. D’une homogénéité rare, capable de nuances et d’un velouté sonore sublimes, avec un équilibre parfait entre les différentes voix, celui-ci a su s’imbriquer et s’adapter aux différentes atmosphères requises par la partition.

Si aucun spectateur n’a dû remplacer au pied levé un soliste comme cela a été le cas quelques jours plus tôt à la Maison de la Radio dans cette même œuvre, il est certain que ce Messie de Haendel restera lui aussi dans les mémoires.

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