Pari fou ou projet génial ? Transformer Le Soulier de satin en grand opéra relève sans doute un peu des deux. Si son fil conducteur est relativement simple (l’histoire d’amour impossible entre Don Rodrigue et Doña Prouhèze), la pièce de Paul Claudel est une œuvre-monde qui se parcourt habituellement au théâtre en quatre actes-journées monumentales, une dizaine d’heures au moins, et en voyant passer la bagatelle de soixante-treize personnages. À cette expérience comparable par ses dimensions au Ring wagnérien, l’auteur ajoute une quantité de défis lancés au metteur en scène : à la croisée du conte merveilleux, du roman d’aventures, du récit mystique et du théâtre classique, Le Soulier de satin convoque des décors tous plus foisonnants et extraordinaires les uns que les autres, que Claudel ne cesse de faire et défaire sous les yeux des spectateurs. Les scènes se succèdent en effet selon une construction temporelle aussi complexe que subtile, avec des allusions et des ellipses qui ne favorisent pas l’intelligibilité de la pièce à première vue…

Ève-Maud Hubeaux (Doña Prouhèze) et Luca Pisaroni (Don Rodrigue)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Idée folle, donc ? Pas tant que cela : la musique est omniprésente dans Le Soulier de Claudel, dans les personnages (au premier rang desquels Doña Musique), dans les didascalies (plus d’une fois un orchestre est mentionné) et jusque dans la diction du texte parlé, l’auteur ayant adopté une forme en versets, au rythme et aux accents travaillés. D’une certaine façon, Le Soulier était dès l’origine un fantasme d’opéra, bien avant que Marc-André Dalbavie ne s’attelle à en faire une création pour l’Opéra de Paris.

Première œuvre à être présentée à un public dans l’institution parisienne depuis le 30 octobre 2020 (!), la partition de Dalbavie mise en scène par Stanislas Nordey est une expérience spectaculaire qu’on aurait tort de bouder. Au sortir des six heures de voyage claudélo-lyrique au Palais Garnier, l’impression d’avoir traversé un monde est réelle. Après une pénurie de spectacle vivant pendant plus de six mois, cette (chrono)dose opératique fait un bien fou ! Il faut dire que ce Soulier a été remarquablement ajusté par la librettiste Raphaèle Fleury : le texte de Claudel est bien là, dans toute sa puissance et sa musicalité, simplement condensé par de nombreuses coupures. La quatrième journée se retrouve certes sacrément amputée (de moitié environ, alors que presque toutes les scènes de la première journée sont conservées) mais il fallait bien cela pour faire tenir l’ensemble dans le temps imparti et ne pas se disperser dans les personnages secondaires. On regrette en revanche la construction en trois parties, les deux entractes tranchant bizarrement le rythme et la progression des quatre journées.

Ève-Maud Hubeaux (Doña Prouhèze) et Jean-Sébastien Bou (Don Camille)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Face à la diversité et à l'éclatement du livret, Dalbavie fait le choix de l’unité stylistique et d’un temps musical souvent suspendu. Mettant toujours au premier plan l’intelligibilité du texte, le compositeur concocte des lignes vocales souvent proches du récitatif et leur adjoint un accompagnement orchestral sobre et fonctionnel : longues tenues, figures ornementales en sourdine, jaillissements de cuivres et percussions colorées (cymbalum, bols, gongs, cloches…) se succèdent d’une scène à l’autre, tandis que le retour régulier d’une gamme descendante fait office de leitmotiv d'un destin funeste et inévitable. Cette recette efficace permet aux chanteurs de tenir dans la durée et aux spectateurs de suivre le texte sans difficulté, mais la couleur sombre et répétitive de l'ensemble lasse voire agace par moments, notamment dans la très longue première partie. Les quelques rares variations d’écriture apportent un renouveau bienvenu, qu’il s’agisse des interventions vocalisées de la bien nommée Doña Musique ou du superbe duo de l’amour impossible au début de la dernière partie. Dommage, par contre, que le pastiche baroque de la troisième journée ait été écrit sans le moindre second degré : le texte ironique de Claudel appelait un autre type de traitement.

Luca Pisaroni (Don Rodrigue)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Dalbavie écarte d’ailleurs tout l’humour claudélien de sa musique, cantonnant les personnages de type bouffe à une quantité de dialogues parlés – mention spéciale aux infatigables comédiens Cyril Bothorel et Yann-Joël Collin dans les rôles importants de l’Annoncier et de l’Irrépressible. L’équilibre de ce grand-opéra-comique se tient, même si le passage de l’Ombre double et le monologue de la Lune (lu par Fanny Ardant, préenregistrée) semblent arides sans chant et avec si peu de musique. La mise en scène convenue de Stanislas Nordey et les grandes toiles imaginées en guise de décors par Emmanuel Clolus renforcent l’impression d’une homogénéité efficace basculant vers l’excès de sérieux et la monotonie, sans le joyeux bric-à-brac de la pièce originale.

Yann-Joël Collin (L'Irrépressible) et Cyril Bothorel (L'Annoncier)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Ce Soulier uniforme n'en est pas moins fascinant, d'autant qu'il est défendu par une distribution XXL : parmi l’impressionnante panoplie de chanteurs français sollicités sur cette production, distinguons Ève-Maud Hubeaux qui fait des prouesses en Prouhèze, tant dans ses aigus intenses que dans ses nombreux graves admirablement poitrinés, Vannina Santoni dont le timbre fruité et agile incarne une Doña Musique plus vraie que nature, et Jean-Sébastien Bou pour son coffre et la noirceur de sa voix en Don Camille sans foi ni loi. Du côté des nombreux seconds rôles, Camille Poul fait une Doña Sept-Épées aussi étincelante qu’émouvante, et Julien Dran donne toute sa noblesse au Vice-Roi de Naples dans son très beau duo avec Doña Musique. Très attendu dans le rôle écrasant de Don Rodrigue, Luca Pisaroni laisse une impression plus mitigée : malgré une présence scénique de chaque instant et de fort beaux moments, sa diction imprécise et son sens du rythme perfectible jouent parfois des tours au baryton-basse italien.

Vannina Santoni (Doña Musique) et Julien Dran (le Vice-Roi de Naples)
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Dans la fosse, les deux orchestres de l’Opéra se relaient pour défendre avec la même justesse l’ensemble de l’ouvrage, sous la battue d’un compositeur attentif à la bonne marche générale. Interrompant les applaudissements à l’issue de cette création mondiale, le directeur Alexander Neef tiendra à remercier publiquement l’ensemble des salariés de la maison pour leur implication en cette période critique. Souhaitons à la Grande Boutique de pouvoir continuer sur la lancée de cette réouverture, et au Soulier de satin de ne buter sur aucun obstacle d’ici le 13 juin, date de la dernière représentation.

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