Le Trouvère est de retour à l’Opéra de Paris. Le chef-d’œuvre de Giuseppe Verdi est à nouveau programmé à Bastille, dans une mise en scène d’Alex Ollé inaugurée il y a deux ans sans grand succès. À la décharge de l’artiste catalan, reconnaissons qu’il n’est pas aisé de s’attaquer à un tel morceau. Le livret propose un florilège de thèmes qui ont comblé les spectateurs du XIXe siècle (une sorcière, de l’amour filial, des châteaux et des cachots, une guerre, un couvent, un triangle amoureux, du poison, etc.). Deux siècles plus tard, on est plus volontiers surpris par les ellipses béantes qui omettent des pans de drame entre deux péripéties parfois abracadabrantesques. On apprend ainsi au début du deuxième acte que le vil comte di Luna a mortellement blessé le héros Manrico qu’on avait quitté en parfaite santé à la fin de l’acte précédent. Un peu plus loin, un air nous raconte qu’une gitane a commis l’erreur de jeter son propre fils au feu après l’avoir inexplicablement confondu avec un autre enfant. Bref, ce n’est pas pour la cohérence scénaristique du livret qu’il faut apprécier Le Trouvère mais par ses multiples ficelles dramatiques qui, tirées l’une après l’autre, permettent à Verdi d’élaborer des airs, des ensembles et des chœurs tous plus expressifs et intenses les uns que les autres.

© Julien Benhamou | Opéra national de Paris
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris

La musique concentre d’autant plus l’intérêt de cette production que la mise en scène échoue à transcender le livret. Alex Ollé cherche bien à ancrer l’opéra dans un contexte précis, avec l’ingénieuse intention de noyer les relatives invraisemblances de l’histoire dans la folie meurtrière de la première guerre mondiale. Deux éléments viennent toutefois contrecarrer l’entreprise unificatrice du metteur en scène : d’une part, le décor – triste alignement de pavés gigantesques que des câbles ne cessent de soulever ou d’abaisser depuis le prélude jusqu’à la cadence finale – offre un cadre abstrait qui tranche avec la volubilité de l’intrigue et de la musique. D’autre part, la direction d’acteurs épouse la même froideur peu verdienne : les personnages évoluent sur scène avec des gestes gauches, dénués de panache, essayant avant tout de ne pas trébucher sur un pavé ou un filin. Le dispositif frôle même la parodie : au début du troisième acte, le chœur des soldats entassés dans d’absurdes tranchées carrées prend une allure monty-pythonesque. Terry Gilliam serait-il de retour, quelques mois après ses délires berlioziens sur cette même scène ?

Passons donc à la musique, servie heureusement avec une conviction autrement communicative. Un dicton bien connu des fans du Trouvère suggère que l’œuvre nécessite la réunion des quatre meilleurs chanteurs du monde pour être décemment interprétée. Dans cette perspective, l’Opéra de Paris s’est offert un quatuor vocal des plus prestigieux. Honneur aux dames : Sondra Radvanovsky était très attendue dans son rôle fétiche de Leonora. Héroïne irréductible, soprano irrésistible, la cantatrice canadienne fait frissonner les lyricomanes dès son premier air (« Tacea la notte »). Sa voix ample semble tisser un phrasé éternel, atteint avec aisance les sommets les plus aigus, infléchit enfin la ligne mélodique par des accents d’une douceur infinie. Au dernier acte, le célèbre « D’amor sull’ali rosee », soutenu avec cette même perfection, est ponctué d’une formidable ovation. Anita Rachvelishvili remporte un triomphe encore plus éclatant avec son incarnation époustouflante d’Azucena. Graves cinglants, aigus brillants, la mezzo-soprano déploie une palette expressive extraordinaire qu’elle met toujours au service du texte et de son personnage de gitane habitée. Tenu sur un demi-souffle, son ultime duo avec Manrico (« Si, la stanchezza m’opprime ») constitue le moment le plus émouvant de la soirée.

Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico) © Julien Benhamou | Opéra national de Paris
Sondra Radvanovsky (Leonora), Marcelo Alvarez (Manrico)
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris

Lui donnant la répartie dans le rôle-titre, le ténor argentin Marcelo Álvarez joue sa partition avec un héroïsme impeccable et son air du troisième acte (« Ah si, ben mio ») offre une démonstration de puissance. Il ne dégage cependant pas la même assurance que ses consœurs : ses notes aiguës sortent parfois avec dureté, au détriment de la continuité mélodique. Par ailleurs, son jeu constamment agité se démarque régulièrement du tempo de l’orchestre, pourtant clair et efficace sous la direction attentive de Maurizio Benini. Dernier membre du carré d’as réuni ce soir, Željko Lučić campe un comte di Luna trop honnête pour effrayer, peu encouragé par le statisme de la mise en scène. Sa voix claire et juste fait toutefois merveille dans son air du deuxième acte (« Il balen del suo sorriso ») et il s’accorde parfaitement à ses trois camarades dans les nombreux ensembles qui jalonnent l’œuvre.

Séduit par une interprétation de haut niveau, le public de l’Opéra réserve à la fin de la représentation une longue ovation au prestigieux quatuor. Les mordus de cordes vocales reviendront : un deuxième casting de chanteurs est programmé en alternance jusqu’en juillet. Abondance de voix ne nuisant pas, Roberto Alagna campe un troisième Manrico pour deux dates.

Anita Rachvelishvili (Azucena), Željko Lučić (Il Conte di Luna) © Julien Benhamou | Opéra national de Paris
Anita Rachvelishvili (Azucena), Željko Lučić (Il Conte di Luna)
© Julien Benhamou | Opéra national de Paris