Voilà plus de vingt ans que la mise en scène de Willy Decker a été créée à l’Opéra de Paris. Après un retour salué en 2010, elle pose à nouveau ses valises sur le plateau de Bastille, pour le plus grand bonheur de wagnériens et de mélomanes venus nombreux et enthousiastes. En témoigneront les chaleureux applaudissements qui se feront entendre dès la fin de la très belle ouverture. Celle-ci signera des débuts plus que prometteurs d'Hannu Lintu à la tête de la phalange parisienne. Fougue et émotion se conjuguent dans ces pages romantiquissimes, figurant la tempête qui tourmentera les âmes faibles et transfigurera les héroïques. Les pupitres s’unissent dans un phrasé joliment articulé, tout en se distinguant sans difficulté dans leurs textures. La mise à nu des cordes, le grain apparent des cuivres s’entremêlent avec élégance et constance, flirtent avec une certaine fragilité sans pour autant y céder. On pardonnera ainsi sans difficulté la distance ressentie entre les interprètes, ainsi que quelques désynchronisations avec des chœurs un peu plus disparates. Là où les femmes pourront en effet peiner à faire corps tout en ne faillant que rarement rythmiquement parlant, on observera l’écueil opposé et parfois plus problématique chez les hommes.

Le Vaisseau fantôme à l'Opéra Bastille
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Il faut dire que la partition n’est pas aisée : puisque cet « opéra romantique », encore loin des « drames musicaux » qui suivront, opère une transition tangible entre les œuvres de jeunesse et le déploiement du langage « total ». Il est donc d’une réelle exigence sur les deux fronts. Sur celui de la vivacité et de la volubilité héritées du premier romantisme comme sur celui de l’ampleur et de la profondeur psychologiques qui toucheront plus loin à la démesure.

La distribution semble elle aussi scindée en deux. Née pour Wagner, prompte au contre-ut charpenté au détour de la moindre phrase, Ricarda Merbeth demeure maîtresse en son royaume. Conquise dès les premières notes, éperdue et inflexible dans son engagement vocal comme théâtral, elle est somme toute l’incarnation parfaite d’une Senta acquise d’avance à la cause du Hollandais volant. Et compose sans difficulté le personnage le plus émouvant du plateau, hanté jusqu’à l’os par un fantôme qui est avant tout fantasme. Le Daland de Günther Groissböck peut lui aussi compter sur une solidité évidente, ainsi que sur une articulation parfaite et un très beau timbre ; vocalement proche de la perfection, il manque cependant par endroits d’investissement scénique pour incarner toute l’indignité du personnage.

Le Vaisseau fantôme à l'Opéra Bastille
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Face à eux, les chanteurs non germaniques manqueront invariablement de cohérence dans leur prononciation : c’est finalement le seul vrai reproche que l’on pourra adresser à Tomasz Konieczny, particulièrement convainquant en Hollandais malgré l’inaudibilité de son allemand et quelques imprécisions, dues de toute évidence à une méforme. La sensualité rocailleuse de son timbre emporte tout, et sait jouer des porosités conjuguées de la séduction et de l’effroi. Après un prometteur premier acte, le fougueux Erik de Michael Weinius, fort d’une belle émission et surtout d’une prononciation plus nette manquera un brin de volume : le souvenir de ses échanges plus musclés avec Ricarda Merbeth est cependant celui qui restera en mémoire. Le Pilote de Thomas Atkins est plein de promesses : cette première à Bastille et en terre wagnérienne a de quoi faire rêver à de beaux développements, malgré la brièveté de ses apparitions. Agnes Zwierko campe enfin une Mary très en retrait : riche en vibrato mais avare en densité, sa voix peine malheureusement à dépasser le parterre.

Le Vaisseau fantôme à l'Opéra Bastille
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Musicalement plus que convaincant, ce Vaisseau fantôme semble cependant errer à la quête d’un capitaine. La bien tiède mise en scène de Decker accuse en effet son âge, en demeurant minimaliste à la fois dans ses effets – la mer agitée faite de draps volants, les éclairs clignotant dans un « jour-nuit » digne de Jacquouille – et dans son propos. Le décor unique, intérieur monumental au plancher tortueux, figurant tour à tour la demeure de Senta et le bateau, le port et le vaisseau à la fois, peine à rendre l’action lisible. Tout en se refusant à projeter autre chose sur cette œuvre hantée que sa propre ombre.

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