On aurait aimé aimer davantage cette soirée à l'Opéra royal de Versailles : le jeune chef (Valentin Tournet) et son ensemble vocal et orchestral (La Chapelle Harmonique) ont déjà été applaudis dans plusieurs œuvres vocales, mais jamais encore dans un opéra – sauf précisément dans ces Indes galantes, données l’été dernier à Beaune avec une distribution en partie différente –, et c’est toujours à regret qu’on ne peut saluer comme on aimerait le faire les premiers pas d’artistes dans un genre nouveau pour eux. Pourtant, force est de constater, à l’issue de ces Indes galantes (données dans la version de 1761), que la fête n’a été qu’à moitié réussie...

Valentin Tournet à l'Opéra royal de Versailles © Pascal Le Mée
Valentin Tournet à l'Opéra royal de Versailles
© Pascal Le Mée

Difficile d’imaginer une œuvre plus variée que cet opéra-ballet de Rameau : variété des situations, des émotions traversées par les personnages, des rythmes, des timbres de l'orchestre. Or à l’issue du concert, l’impression que nous avons est celle d’avoir contemplé l’œuvre d’un peintre impressionniste, un pastel où les couleurs tendres se font discrètes, voire tendent à s’effacer, où le contour des formes s’estompe, se fond dans des touches imprécises, où le mouvement se dilue dans une impression d’ensemble – quand il aurait fallu la palette variée, l’élégance raffinée mais racée et énergique d’un Botticelli.

Manquant de dynamisme et de précision, la direction de Valentin Tournet ne caractérise pas assez nettement les différentes atmosphères, et ne parvient pas à transmettre une vision globale de l’œuvre : les numéros s’enchaînent sans vraiment donner l’impression d’une cohésion d’ensemble, ni qu’une trame se construit. L’ouvrage paraît uniformément tiède et insuffisamment contrasté, même dans les pages qui, traditionnellement, se prêtent le plus au « Technicolor » : à la fin des « Incas du Pérou », la terre frémit plus qu’elle ne tremble, la chaconne finale est séduisante quand elle devrait être éclatante, la « Danse du Grand Calumet de la Paix » est agréable quand elle devrait être enthousiasmante. L’enthousiasme : c’est précisément ce qui semble avoir fait défaut aux musiciens (instrumentistes et choristes). Ils ont beau se montrer appliqués, ils restent trop sages et tout n’est pas parfait : les trompettes sont un peu à la peine lors de l’intervention de Bellone et bien des attaques (ou certaines conclusions) manqueront généralement de netteté. On repère ici ou là quelques petits décalages, heureusement vite rattrapés.

<i>Les Indes galantes</i> à l'Opéra royal de Versailles © Pascal Le Mée
Les Indes galantes à l'Opéra royal de Versailles
© Pascal Le Mée

Les solistes vocaux parviennent, en revanche, à colorer l’opéra-ballet de teintes vives et suffisamment variées pour maintenir l’attention et l’intérêt des auditeurs. L’excellente prononciation de tous les interprètes est à souligner, l’intelligibilité du texte étant quasi constante. La voix souple, légère mais fruitée de Julie Roset séduit dans le rôle d’Amour. Elle se mêle par ailleurs idéalement à celle d’Hébé (Ana Quintans) dans le délicieux et virtuose duo du Prologue « Traversez les plus vastes mers ».

Ana Quintans, précisément, est d’une constante musicalité. Extrêmement virtuose, elle ne sacrifie jamais l’émotion à la technique, et chacune de ses interventions respire le plaisir de chanter cette musique. Le « Régnez, plaisirs et jeux » final est un éblouissement, au point que le public est tenté d’interrompre la musique pour laisser éclater ses applaudissements. Emmanuelle de Negri fait valoir ses habituelles rigueur stylistique et pureté vocale, mais soigne également l’incarnation de ses personnages, avec en particulier une Émilie très émouvante.

Côté masculin, la distribution apporte les mêmes satisfactions. On apprécie notamment le chant noble et l’émission autoritaire d’Edwin Crossley-Mercer en Bellone et Don Alvar. Guillaume Andrieux est un Osman touchant, Philippe Talbot (Valère, Carlos et Damon) est impressionnant (à une ou deux petites tensions près dans le suraigu) et apporte, comme à son habitude, un grand soin à la prononciation et à la caractérisation des personnages. Quant à Alexandre Duhamel (Huascar), pourtant annoncé souffrant (il n’est pas venu saluer au rideau final), il délivre une invocation au soleil absolument éclatante d’autorité et de noblesse.

La grande qualité du plateau vocal fait que la soirée, en dépit des réserves émises plus haut, remporte un accueil chaleureux de la part du public qui se voit même gratifié, à la fin du spectacle, d’une reprise de la « Danse du Grand Calumet de la Paix » !

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