Mozart à Aix-en-Provence, avec Les Noces de Figaro dans l’Archevêché. Un classique. La partition y est légendaire dans ce festival originellement mozartien. Il fallait donc pour cette reprise une distribution à la hauteur de l’évènement.

Les Noces de Figaro au Festival d'Aix-en-Provence
© Jean-Louis Fernandez

Et c’est tout d’abord l’orchestre qu’il s’agit de saluer. Le Balthasar-Neumann-Ensemble est réputé pour ses interprétations historiquement informées. Thomas Hengelbrock à la direction sait en tirer le meilleur parti dès l’ouverture, virevoltante et légère : la folle journée de Figaro et ses acolytes peut commencer. Puis le son boisé, chaleureux et diaphane de ces instruments d’époque fait merveille dans cette cour où le jour, au-dessus de nous, commence à décliner. Comment ne pas être charmé pas les flûtes pastorales du « Non più andrai » de Figaro (acte I) ; le son tellement cuivre-miel et délicieusement articulé du hautbois de Tatjana Zimre sur « Dove sono i bei momenti » (acte III) ; les tempos souples et les contrastes bien marqués, toujours dans l’intérêt de servir l’action. Le soin porté aux chanteurs est lui aussi permanent et dans les ensembles (« Riconosci in questo amplesso » de l’acte III) chaque voix est justement placée dans un parfait équilibre.

Lea Desandre (Cherubino)
© Jean-Louis Fernandez

Côté chant justement, c’est grâce aux héroïnes que l’on s’envole vers les étoiles du ciel de Provence. Avec Julie Fuchs (Susanna) et Lea Desandre (Cherubino), on atteint là de ces moments de grâce dont seuls les festivals lyriques, en plein air, par une soirée d’été, peuvent avoir le secret. Julie Fuchs se démène dans une partition physique sophistiquée, son « Deh vieni, non tardar » (acte IV), en apesanteur, l’orchestre tout chambriste, restera comme l’un des plus beaux moments de la soirée. Et puis Lea Desandre, juste parfaite dans son rôle, idéale en Chérubin aux infinies nuances, depuis la tendre rêverie adolescente (« Non so più cosa son ») jusqu'à une déclaration d’amour à la Comtesse façon « première fois » et déjà – et en même temps – nostalgique (« Voi che sapete »). La Comtesse de Jacquelyn Wagner accomplit quant à elle une partition sans faute où l’émotion affleure sans jamais véritablement nous percuter. Du côté des voix masculines, le Comte de Gyula Orendt et le Figaro d’Andrè Schuen paraissent en-deçà des véritables enjeux des rôles et par moments presque ternes. Mais cela résulte-t-il de choix vocaux ou de choix d’interprétation liés à la mise en scène ? Difficile à arbitrer.

Les Noces de Figaro au Festival d'Aix-en-Provence
© Jean-Louis Fernandez

Car la mise en scène de Lotte de Beer est la véritable lacune de la soirée. Dès l’ouverture, façon commedia dell’arte : un rideau rouge, des apparitions, des disparitions, des running gags, des grommelots (muets), très appuyés, très soulignés – trop. Deux parties structurent l’œuvre, qui ne semblent pas se répondre mutuellement. Dans la première, l’ambition est de jouer la farce et la comédie, comme un retour à Beaumarchais. Deux intérieurs à cour et jardin encadrent un empilement de deux machines à laver, le tout dans une esthétique inspirée de séries des années 70. Hélas, la direction des actrices et des acteurs apparaît vite maladroite, grossière, ou peut-être pas assez (le fameux coup de pied de colère à moitié assumé dans un élément du décor… un classique de ces Noces), comme si le geste de mise en scène s’était arrêté en chemin.

Les Noces de Figaro au Festival d'Aix-en-Provence
© Jean-Louis Fernandez

D’idées il n'en manque pas, mais quid de leur légitimité ? On reste perplexe face aux hommes-sexes en tricot qui arrivent comme un cheveu sur la soupe. Un discours plaqué ne suffit pas, Brecht (invoqué dans le programme de salle) a bon dos. La deuxième partie place sur scène, dans une boîte en verre, l’arbre du féminisme qui se déploie progressivement, tricoté par les personnages féminins. La direction des actrices et des acteurs, réduite à des poncifs de mise en scène (danse chorale langoureuse dans la boîte, empilement orgiaque de corps à l’avant-scène…) fait davantage penser à une improvisation théâtrale arrangée qu’à un véritable geste. Et tandis que Barbarina perd son aiguille, on perd le fil de l’histoire et Da Ponte disparaît sous un gloubi-boulga à la justification facile #metoo (cf. le programme). Un tel combat sociétal absolument nécessaire mérite peut-être mieux…

Globalement les coups de théâtres tombent donc à plat. Si l’émotion parvient plus des voix et de la fosse que de la scène, les impulsions de l’orchestre ne suffisent hélas pas à redynamiser la deuxième partie du spectacle dans une scène du jardin en roue libre. On brode. Et Les Noces prennent hélas de faux airs de divorce.

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