Une occasion un peu particulière a réuni le public de la Philharmonie de Paris mardi dernier, avec le premier ouvrage lyrique d'envergure de Bizet : c'est l'étrangeté que constituent Les Pêcheurs de perles. Ecrit en quatre mois, son livret fut d'abord conçu pour un opéra-comique, puis finalement adapté en drame lyrique. En découlent ses incohérences maintes fois critiquées, sa fin heureuse et dramatique à la fois, et ses nombreux côtés hybrides. Légèreté ambiante et personnages caricaturaux contrastent avec des moments d'une profondeur insoupçonnée. Cette version de concert sans coupure nous donne l'occasion d'écouter l’œuvre dans son intégralité, pour le plus grand plaisir du public.

<i>Les Pêcheurs de perles</i> à la Philharmonie de Paris © Jeff Lecardiet
Les Pêcheurs de perles à la Philharmonie de Paris
© Jeff Lecardiet

Après l'ouverture, le Chœur de chambre de Rouen entonne « Sur la grève en feu » en bons pêcheurs superstitieux, attendant la prêtresse. Il impressionne par sa précision et son engagement. Les entrées sont très justes, il y a une belle homogénéité des timbres et une grande clarté. Les choristes démontrent, là et plus tard, que leur talent n'a rien à envier à un chœur professionnel, et que le travail de leur chef Frédéric Pineau a porté ses fruits. C'est ensuite Jean-Sébastien Bou dans le rôle de Zurga qui prend la parole, acceptant de devenir le chef des pêcheurs. Mélodiste réputé, le baryton démontre sa voix ample et la clarté de sa prononciation, le tout accompagné d'un jeu engageant. Il est très à l'aise et réussit malgré l'absence de mise en scène à faire vivre son personnage.

Amitai Pati, le Nadir de ce soir, rejoint Zurga avec « C'est toi qu'enfin je revois » pour la réunion des deux amis, tous deux amoureux de Leila rencontrée des années auparavant. La voix de ténor léger de Pati, un peu plus faible mais si brillante, contraste et ravit. Fort de son expérience éclectique, ce défenseur de musique actuelle autant que de répertoire classique apporte une fraîcheur bienvenue à l'œuvre avec ses nuances intimistes. Angélique Boudeville (Leila) et Patrick Bolleire (Nourabad) font leur apparition peu de temps après. Si le rôle discret de Nourabad ne donne pas beaucoup l'occasion à Bolleire de briller, la soprano s'impose rapidement comme la voix la plus sûre du groupe. Résonnante sans force, juste, souple sans effort, Boudeville est très consistante dans ses interventions et montre une fois de plus – depuis son succès au Concours Voix Nouvelles en 2018 – qu'elle fait partie des chanteuses à suivre.

Il est rapidement temps pour Pati de chanter l'air le plus célèbre de l'opéra, la fameuse romance de Nadir « Je crois encore entendre », entonnée avec délicatesse. Les nuances restent douces et sans variation inutile, sans tension ajoutée à une écriture déjà fine et fragile. Pati ne choisit pas la pleine voix pour ses montées, plutôt un falsetto légèrement amplifié, et cela semble à propos, démontrant une personnalité ultrasensible et touchante.

Un souci devient cependant remarquable. Pendant les passages purement instrumentaux, l'Orchestre de Picardie est admirable mais il existe un revers de médaille pendant les airs : les contrechants ne sont pas fluides, la pulsation traîne, l'exercice d'accompagner des chanteurs n'est pas maîtrisé. Le maestro Arie van Beek semble clair et à l'écoute des chanteurs, mais la réaction des instrumentistes est insuffisante. L'air « Me voilà seule dans la nuit » chantée au deuxième acte par Boudeville est mis en difficulté par un accompagnement au cor très bancal ; la soprano ne semble cependant pas perturbée outre mesure et dessine un chant très simple – peut-être trop, manquant un peu d'expressivité. Ce sera plus difficile pour Bou au début de l'acte III avec « L'orage s'est calmé » : le baryton tente de jouer cette scène tourmentée, où Zurga souhaite éviter la condamnation à mort de son ami ayant osé aimer la prêtresse. Le chanteur s'efforce bien de garder son visage tourné vers le public, mais il doit regarder régulièrement au-dessus de son épaule pour s'assurer des départs du chef.

Si d'autres irrégularités de l'orchestre seront à noter, cela n'empêche pas les finales d'actes d'impressionner, notamment grâce à l'énergie que le chœur envoie – « Ô Dieu Brahma », « Ah, revenez à la raison ». La dynamique est entretenue jusqu'au bout mais les dernières notes s'achèvent sur des coups de cymbales peu résonnants, sans impact, alors que Bou cherche à porter le dernier adieu de Zurga à Leila. Le manque d'implication de l'orchestre aura été heureusement compensé par un très beau groupe de chanteurs, qui a porté la musique de Bizet comme il se doit.

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