Lionel Bringuier et Igor Levit entrent sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées d'un pas mesuré. Quand il salue timidement le public, le pianiste a quelque chose d'un homme d'Eglise. Pas seulement parce qu'il est tout de gris et de noir vêtu et a le cheveux ras, mais son attitude humble tient du cérémonial. A eux deux, le chef et lui ont 60 ans. Bonne nouvelle : deux « gamins » peuvent jouer à Paris comme ailleurs, le Concerto en ré mineur de Brahms, chef-d’œuvre intimidant s'il en est. Comme le disait Maurizio Pollini, dans une interview au Monde, il y a quelques années : « C'est quand on est très jeune qu'il faut jouer les grandes œuvres, car on est alors épris d'absolu. » Lui avait joué, les Diabelli, Hammerklavier avant ses 20 ans. Brahms avait d'ailleurs à peine 25 ans quand il termina son concerto qui ne sera créé qu'un an plus tard : il sera snobé le premier soir, sifflé le second.

Lionel Bringuier © Paolo Dutto
Lionel Bringuier
© Paolo Dutto

Lionel Bringuier fait maintenant face à l'Orchestre de la Tonhalle de Zurich. Quelle dût être la stupéfaction des musiciens et du public quand ils entendirent pour la première fois cet espace sonore grandiose, ses accents sombres, farouches, ces harmonies dures ; jamais dans l'histoire de la musique, un orchestre n'avait ainsi sonné. Au TCE, l'effet est amoindri par une acoustique qui coupe les bras des cordes et pince les lèvres des souffleurs. Ces musiciens suisses jouent chez eux dans une salle merveilleuse à l'acoustique généreuse, réverbérée mais claire. Ils doivent être surpris par la bonbonnière parisienne. Il leur faut quelques pages pour dompter cette sécheresse et donner toute leur mesure.

Et quelle mesure ! Sous la direction énergique, concentrée, précise du chef – malgré quelques décalages entre cordes graves et violons, curieusement pas gênants tant chaque pupitre garde le contrôle de ce qu'il fait... sans bien entendre ce qui se passe à l'autre bout de la scène –, le Premier de Brahms se déploie avec toute sa force expressive. Bringuier réussit à ramener à lui les musiciens suspendus à ses gestes impérieusement efficaces.

Le piano peut entrer. Il faut là encore tendre l'oreille, tant l'instrument reste prisonnier de la scène. Mais Levit prend lui aussi le dessus autant que nous nous focalisons sur son jeu, fluide, d'une intelligence confondante, d'une sensibilité à fleur de peau, et sans l'once d'une sentimentalité. Pour lui, ce concerto est l’œuvre d'un jeune compositeur qui se met dans les pas de Beethoven, bien sûr, mais aussi et surtout dans ceux de Robert Schumann. Levit joue fluide, avec une dynamique qui va du pianissimo le plus impalpable, toujours chanté, au fortissimo éclatant, jamais dur. Un reproche ? Sa main droite manque parfois de plénitude. Le pianiste montre que ce concerto n'est pas ce grand sommet intimidant, mais une succession d'épisodes fortement contrastés, d'humeurs changeantes organisées de façon souterraine par la puissance créatrice de Brahms. Levit montre aussi que le concerto est tourné vers le passé – on y entend des échos archaïsants –, et vers le futur : la musique ouvre des horizons sonores, harmoniques et expressifs neufs, forts, violents parfois. L'imagination de Levit nous vaut quelques instants magiques toujours intégrés au discours : trilles sans aucune attaque de marteaux, sonnant comme un trémolo de violoncelles à la fin d'un deuxième mouvement d'anthologie : la prière n'y était pas doloriste, mais murmurée d’une voix voilée. Le « Finale » : éruptif, joyeux et grave, kaléidoscope d'atmosphères allant de la kermesse à la résolution dramatique finale. Admirable « accompagnement » d'un chef et d'un orchestre tout à l'écoute d'un soliste qui le leur rend bien en sachant leur laisser la parole. Triomphe. En bis, Schubert joué à la limite du silence, tendre et fuyant, tragique et souriant, sur un tempo lent, mais avec une éloquence et un son qui distinguent après Brahms le grand artiste que l'on avait plus que deviné dans les quelques disques qu'Igor Levit a enregistrés chez Sony, Partitas, Goldberg de Bach, Variations sur El pueblo unido jamas sera vencido de Frédéric Rzewsky, les Diabelli et les dernières sonates de Beethoven.

Igor Levit © Gregor Hohenberg
Igor Levit
© Gregor Hohenberg

Bringuier revient pour la Symphonie fantastique de Berlioz. Une œuvre de chef, bien plus difficile que sa popularité et facilité ne le laisse supposer. L'Orchestre de Zurich ne sonne pas français, mais plutôt sombre, avec néanmoins des bois aux sons « campagnards » on ne peut plus à leur place ici, comme ils le sont dans Brahms, Beethoven et le seraient dans Mahler. Est-ce si grave ? Berlioz doit tant à l'Allemagne où il fut si bien joué et si tôt, et même édité, passionnant des chefs de tout premier plan... quand en France, il passionnait moins qu'il l'aurait souhaité mais un peu plus que ce que l'on a pu dire. Bringuier ne cherche pas le message, le grand geste ou l'originalité : il construit, il guide, il dirige tout en sachant laisser les musiciens s'exprimer. Il fait tenir l'édifice debout en s'attachant aux fondations – splendides cordes graves articulées, puissantes et vives –, et aux couleurs – vents alertes et libres de chanter en prenant des risques toujours assumés. Cet orchestre n'est sans doute pas le plus brillant, le plus virtuose qu'on puisse entendre, mais il n'a rien de tiède, rien de compassé sous la direction d'un chef que les musiciens adorent visiblement et sait les porter à l'incandescence.

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