Faut-il le rappeler ? Le Festival de Lucerne est peut-être le seul au monde où, sur l’espace d’un mois, il est possible d’assister aux concerts des plus importantes formations orchestrales mondiales, invitées dans un paysage idyllique de Suisse centrale, entre lac et montagne. Pour une soirée et une matinée, c’était donc au London Symphony Orchestra, accompagné de son directeur musical Simon Rattle, d’offrir tout son savoir-faire dans des programmes d’une grande cohérence.

Simon Rattle dirige le London Symphony Orchestra au Festival de Lucerne
© Priska Ketterer / Lucerne Festival

Construite autour de deux poèmes symphoniques de Sibelius et de la Septième Symphonie de Bruckner, la première soirée est apparue très narrative, entre mythes nordiques et élans romantiques. Était-ce devant l’ampleur de la tâche à accomplir qu’un corniste s’est évanoui en début de symphonie brucknerienne, après le thème introductif ? L’incident nous a surtout montré à quel point Rattle, en parfait maître de cérémonie, sait diriger dans l’écoute et la bienveillance, avec beaucoup d’humilité, recommençant la symphonie après un « he is alive » rassurant lancé au public. Il y a du flegme dans cette direction sans surcharge, qui consiste à lier et délier des pupitres merveilleusement homogènes (on pense aux cordes) dans des passages de témoin à vous couper le souffle. Rattle donne les intentions et laisse ensuite faire ses musiciens, au risque de quelques embardées (des trompettes notamment), après des pianos subitos vertigineux mais périlleux, véritable marque de fabrique de cette interprétation. Les deux premières pièces de la soirée ouvrent l’imaginaire du spectateur. Tout dans Les Océanides semble construit vers un large gonflement final à donner le frisson, alors qu’un questionnement existentiel sur la finitude des choses se dégage de ces si nombreuses et longues phrases suspendues dans Tapiola, sentiment d’une histoire humaine qui se raconte en équilibre, mais non statique. Sur les deux concerts, on regrettera simplement les sorties systématiques du chef en coulisses après chacune des pièces. Convention obsolète qui vient trop souvent interrompre le flux programmatique.

Simon Rattle dirige le London Symphony Orchestra au Festival de Lucerne
© Priska Ketterer / Lucerne Festival

En deuxième partie, le choix d’un Bruckner largement mélodique fait passer au second plan tout élément structurel et structurant, en témoigne l’incroyable lyrisme des violoncelles lors du premier thème de l’Allegro moderato. Si un soin tout particulier est donné à la hiérarchie des pupitres, c’est pour mettre en avant les solos — et donc les parties mélodiques — souvent portés par des trémolos de cordes ténus. L’incroyable Adagio va plus loin encore dans un son absolument ouaté, ciselé et sculpté où tout inspire bienveillance et réconfort. Puis la lumière fuse : l’unique coup de cymbale du mouvement est le rayon qui traverse furtivement l’embrasure d’une porte, et les cors finaux révèlent un soleil qui se lève sur le monde. Le scherzo est extrêmement nerveux et méphistophélique, avec des trompettes d’une espièglerie toute straussienne, des contrebasses sotto voce, des archets qui cravachent. Dans le dernier mouvement, les solos de flûtes et hautbois tout à fait descriptifs, presque champêtres, nous font goûter cette « rondeur des jours » d’une vie simple et honnête, si chère au conteur Jean Giono. À la suite du choral, se confirme l’exceptionnelle santé des cuivres du London Symphony Orchestra, dans un finale grandiose et mystique. L’ovation du public sera belle et méritée.

Simon Rattle et le London Symphony Orchestra au Festival de Lucerne
© Manuel Ajans / Lucerne Festival

Dès l’ouverture du Corsaire de Berlioz, le concert du lendemain prend l’allure d’une grande symphonie en cinq mouvements où la lumière de la veille se transforme en véritable joie, aux accents d’un carnaval romain où les glissades des violons fusent comme des soleils d’artifices. Car ce programme en matinée est l’occasion d‘un véritable hommage aux timbres de l’orchestre dans une sorte de merveilleuse boîte à musique dont la création suisse Sun Poem du compositeur anglais Daniel Kidane se veut la pierre angulaire. Le très floral Blumine de Mahler (extrait d'une première mouture de sa Première Symphonie) devient comme le mouvement lent du Corsaire, où la clarinette dialogue d’une intelligence exquise avec la trompette virtuose, lointaine et présente de James Funtain. La courte et dense Septième Symphonie de Sibelius introduit l’œuvre de Kidane : dans ce Sun Poem cousin du minimalisme américain d’un John Adams, la rutilance des bois, des cuivres, des harpes et du carillon, les rythmes essentiellement syncopés, la précision métronomique des thèmes apportent une forme de réflexivité. Dans La Valse de Ravel, le balancement on ne peut plus viennois de l’orchestre rivalise enfin avec des glissandos aux violons si dessinés que la musique semble se replier sur elle-même, jusqu’au fiévreux maelstrom orchestral final qui clôt le concert comme il l’avait commencé : en toute frénésie.

Le réveil est tonique dans une salle hélas à moitié pleine en ce dimanche matin. Pourtant, tout est ici générosité. « Parce qu’on a besoin de paix », Rattle offre un bis qui témoignera une fois de plus de sa grandeur d’âme. La Pavane de Fauré, impeccable, avec des violons qui à la reprise du thème s’abaissent presque jusqu’au silence, forme de dignité toute confidentielle, apparaît comme un ultime signe d’humilité qui ne fait que s’ajouter à la magnificence de ces deux concerts.


Le voyage de Romain a été partiellement pris en charge par le Festival de Lucerne.

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