Une ouverture, un concerto, une sérénade, une symphonie : pour l’un de ses premiers concerts en tant que directeur musical de l’Orchestre de chambre de Paris, Lars Vogt, accompagné de son partenaire de musique de chambre de longue date Christian Tetzlaff, a choisi un programme copieux. Le résultat ? Un orchestre de chambre qui n’a jamais aussi bien porté son nom : les musiciens s’écoutent et respirent dans un ensemble parfait.

Christian Tetzlaff / Lars Vogt © Giorgia Bertazzi
Christian Tetzlaff / Lars Vogt
© Giorgia Bertazzi

Pour ouvrir ce programme pompeusement intitulé « Lumières du Nord », rien de mieux que Les Hébrides : parfois présentée de manière très monumentale, l’ouverture de Mendelssohn est ici souple, comme animée par un grand souffle ininterrompu. Le thème principal est déclamé avec fluidité, les soufflets exacerbés, notamment chez les bois. Pas la moindre lourdeur dans les traits de cordes non plus : les musiciens s’écoutent, laissent passer les motifs thématiques des vents, et choisissent plutôt de souligner les accents et les résonances qui s’ensuivent. L’ensemble forme une lecture pleine de vie !

Les mêmes efforts d’écoute soulignent le panache du violon de Christian Tetzlaff dans le Concerto de Dvořak. Explosif dans les trois accords qui ouvrent l’« Allegro ma non troppo », l’orchestre s’efface rapidement, osant des couleurs pâles lors des piano du soliste. Tetzlaff, à l’inverse, renforce à outrance le caractère spectaculaire de l’œuvre : le caractère cadentiel de ses traits est tellement impressionnant qu’on en oublie facilement les quelques légères imperfections de justesse ; son vibrato omniprésent, assez ample, fait chanter chaque note. Toujours très incarné, même dans les passages les plus doux de l’« Adagio ma non troppo », c’est finalement ce son incroyablement brillant qui retient l’attention. Face à lui, les bois redoublent d’intensité romantique dans leurs chants (flûte du deuxième mouvement)… Bien que leur tâche ne soit pas rendue facile par le rubato incessant du soliste. Le finale surjoue les contrastes entre un premier thème très incisif, vraiment dansant, et un second plus chanté, presque exagérément vibré. Les contrastes brusques et les crescendos fulgurants éblouissent : le public en redemande, et obtient en bis une « Gavotte » de Bach tout aussi dansante.

On saisit moins bien la place dans ce programme de la Sérénade n° 1 de Sibelius : le violon toujours très exalté de Christian Tetzlaff, qui dessine ses phrases (trop ?) sentimentales avec force glissades, y fait face à un orchestre plus coloré, où les vents s’en donnent à cœur joie et les cordes instaurent une atmosphère transparente sur la touche. Enchaînée avec la Symphonie n° 2 de Brahms, la pièce intrigue : prélude à une grande œuvre pour orchestre, dernier adieu au violon de Tetzlaff ?

Les choix de Lars Vogt qui président à cette lecture de la symphonie sont, en revanche, plus clairs : l'œuvre est placée sous le signe de la joie, avec de vrais moments de légèreté. L’« Allegro non troppo » va sans cesse de l’avant, porté par un mouvement de danse que, depuis les très légères guirlandes de flûte au thème délicatement nostalgique des violoncelles, rien ne semble pouvoir arrêter. Si les contrastes sont moins soulignés que dans la première partie de la soirée, c’est au profit de la continuité du discours : même lors des passages en syncopes, même lorsque les vents concluent le mouvement sur les pizzicati des cordes, les phrases sont menées au point de paraître naturelles.

Le même mouvement persiste dans l’« Adagio non troppo » : bien qu’alangui, le rythme semble toujours sous-tendre le phrasé. Malgré de petits écarts entre cordes et vents, pas toujours impeccablement synchronisés, de réels moments d’exultation émergent, portés par un vrai souffle, les traits des cordes n’allourdissant jamais la mélodie. Les rares moments de mélancolie – comme le soupir des cordes qui conclut le troisième mouvement – n’en sont que plus déchirants. Le finale joue lui aussi sur l’effet de contraste : des cordes effacées, presque sans vibrato, dans les premières notes, puis une explosion de joie, portée notamment par des bois espiègles. Là encore, les traits de cordes sont relégués au second plan afin de préserver la vision globale du discours, rehaussé par de nombreux soufflets et accents. On succombe volontiers à cet enthousiasme bon enfant, d’ailleurs partagé par les musiciens qui applaudissent abondamment leur nouveau chef : le nouveau mandat de Lars Vogt commence bien !

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