La série des ouvertures de saison se poursuit avec la première production lyrique de l’année du côté de l’Opéra de Montpellier. Après avoir marqué les esprits dans le méconnu Fervaal de Vincent d’Indy cet été, l’institution héraultaise revient sur les sentiers battus de Puccini avec Madama Butterfly. Pour l’orchestre de la maison, l’épreuve n’est pas moins redoutable ; la fosse est le premier lieu de l’action dans cette œuvre sans temps mort.

Karah Son (Butterfly) et Jonathan Tetelman (Pinkerton) © Marc Ginot
Karah Son (Butterfly) et Jonathan Tetelman (Pinkerton)
© Marc Ginot

L’opéra gaulois de d’Indy aurait-il les vertus d’une célèbre marmite de potion magique ? L’Orchestre national de Montpellier Occitanie est dans une forme exceptionnelle ce soir : riche et coloré, le tissu symphonique se déploie avec souplesse et élégance sous la baguette de Matteo Beltrami. S’il est difficile d’évaluer la direction du maestro (depuis le centre du parterre, la profonde fosse du Corum est tout simplement invisible), celui-ci ne peut pas être étranger à la qualité formidable de la phalange : les fortissimo sont larges, tendus mais jamais forcés, les bois appliqués dans des lignes d’une belle texture homogène, les basses d’une solidité à toute épreuve. Les premiers violons connaissent bien quelques délicatesses dans leurs passages exposés et le premier acte reste relativement uniforme en terme de contrastes dynamiques, mais il en faudrait plus pour mettre à mal le discours orchestral. L’attente de Cio-Cio-San, interlude qui fait passer le rôle-titre par toutes les émotions, est un des temps forts de la soirée ; glaçant de réalisme, le suicide final du personnage sera parfaitement ponctué par le coup de poignard des instruments.

Pauvre geisha-papillon de quinze ans épinglée sur l’autel du mariage par un Américain sans scrupules, Butterfly est incarnée par la valeureuse Karah Son ; habituée de ce rôle ô combien exigeant, la soprano excelle dans le jeu scénique et possède la puissance nécessaire pour rivaliser avec la fosse. Mais son timbre nasal et métallique manque de rondeur pour charmer l’auditoire et son registre grave, peu développé, fait subir au phrasé des creux impressionnants. La chanteuse mettra plusieurs minutes à retrouver une projection convenable après le très attendu et remarquablement bien réalisé « Un bel dì, vedremo ».

Fleur Barron (Suzuki) et Karah Son (Butterfly) © Marc Ginot
Fleur Barron (Suzuki) et Karah Son (Butterfly)
© Marc Ginot

Le reste de la distribution est en revanche indiscutablement de très haut vol. Le ténor Jonathan Tetelman joue le jeune séducteur avec élégance : la voix est concentrée, la ligne soignée, les aigus vaillamment entonnés. Le timbre chaleureux et fruité de Fleur Barron se distingue dans le rôle faussement discret de Suzuki et vole régulièrement la vedette à la prima donna. Quant à Armando Noguera, il campe un Sharpless digne et exemplaire jusque dans la vocalité : si le vibrato est un peu trop généreux dans le premier acte, le reste est une démonstration de classe, le baryton soulignant les moindres inclinaisons expressives du phrasé sans tomber dans le danger du surjeu. Le ténor un peu vert de Sahy Ratia convient bien à l’antipathique Goro et l’intervention prophétique du bonze (Daniel Grice) est idéalement tonitruante.

Chacun trouve facilement sa place dans des mouvements de plateau fluides et efficaces à défaut d’être inventifs, Ted Huffman n’hésitant pas à aligner ses troupes à l’avant-scène pour les ensembles. Le metteur en scène restreint le japonisme aux costumes conventionnels et colorés d’Annemarie Woods, limitant le décor à un intérieur blanc, peuplé de quelques meubles discrets. Rehaussé dans le premier acte par les lumières très carseniennes de D. M. Wood, le cadre uniforme commence à lasser les yeux dès l’acte suivant mais la proposition n’est pas dénuée d’intérêt : immaculé comme la naïveté de Butterfly, froid et impersonnel comme le cœur de Pinkerton, l’écrin permet de concentrer l’attention sur le texte et l’expression des personnages.

Karah Son (Butterfly) et Armando Noguera (Sharpless) © Marc Ginot
Karah Son (Butterfly) et Armando Noguera (Sharpless)
© Marc Ginot

Dans bien des productions, la première est le moment des ultimes réglages et les rouages scéniques grincent plus d’une fois. Avec cette Butterfly tirée à quatre épingles, l’Opéra de Montpellier apporte un heureux démenti à cette mauvaise habitude et ouvre une saison pleine de promesses dans l’Hérault.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l’Opéra de Montpellier.

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