À la fois rassurant dans sa parfaite symétrie et sa verticalité irréprochable, ce décor d'alignements totémiques qui scande l'espace scénique de cette nouvelle production de Madame Butterfly génère une sourde inquiétude. Sentinelles à l'aube d'un drame qui tardera à se manifester, elles sont autant gardiennes d'une obscure tradition que muets témoins de la trahison et du parjure qui s'annoncent. Face à la mer où le vaisseau de Pinkerton creuse le sillon de la destinée, ces brise-lames attendent la vague qui aussi les emportera ; et avec eux le destin tragique de l'héroïne. Les décors de Frank Aracil et les lumières de Véronique Marsy tissent sans faillir les rets de cette morbidité latente, étouffante, qui va crescendo jusqu'au dénouement inattendu voulu par Pierre Thirion-Vallet dans une mise en scène extrêmement travaillée.

<i>Madame Butterfly</i> à l'Opéra de Clermont-Ferrand © Ludovic Combe
Madame Butterfly à l'Opéra de Clermont-Ferrand
© Ludovic Combe

Cette atmosphère menaçante va trouver des alliés objectifs dans les rôles principaux et secondaires et dans la direction musicale d'Amaury du Closel, à la tête de l'orchestre Les Métamorphoses. À l'atmosphère inquiétante et lourde de sous-entendus, le chef oppose une conduite énergique, par instant volontairement électrique et audacieuse, y compris dans les espaces les plus impressionnistes. La lucidité dont il fait preuve dans le traitement de la diversité des motifs harmoniques en fait le ferment de la tragédie. Sans affectation ni esbroufe, il ne perd jamais de vue la précision rythmique qui constitue l'autre signature puccinienne par excellence.

On pourra toujours s’interroger sur l’intentionnalité de la stratégie des accointances et concomitances entre distribution, mise en scène et direction musicale. Il y aura – et c’est heureux – toujours quelque chose qui échappera en tout ou partie à la préméditation dans un spectacle. On serait tenté de parler de « hasard objectif » quant à une réussite dramaturgique dans la mesure où le résultat n'est pas forcément celui auquel les différents instigateurs d’une production sont censés s'attendre. Un spectacle tient aussi à cette fragile et imprévisible alchimie qui fait que des composants supposés en apparence incompatibles vont concourir à son succès. Opportune remise en cause des idées reçues et dogmes qui ouvrent à de nouvelles et salutaires relectures.

<i>Madame Butterfly</i> à l'Opéra de Clermont-Ferrand © Ludovic Combe
Madame Butterfly à l'Opéra de Clermont-Ferrand
© Ludovic Combe

À commencer par la prestation du rôle-titre Noriko Urata, Violetta et Tosca applaudie sur cette même scène en 2013. Souffrante, la soprano japonaise avait tenu à honorer ses engagements en sollicitant l'indulgence du public. Si elle ne possède pas ce timbre de porcelaine qui en eût fait l'adolescente voulu par le livret, elle impose une authentique dimension tragédienne à la sincérité de son personnage. Puissance de projection et solidité des aigus sont indéniablement vecteurs d'une souffrance sincèrement vécue et extériorisée. Fidèle aux vœux de Puccini, elle pleure sans hurler et souffre avec une amertume toute intérieure, notamment sur un médium tendu par l'émotion. Elle a garde de s'aventurer dans des graves qui pouvaient entacher la pureté de son personnage. Jusqu'au bout, elle conserve cette précieuse intégrité d'accent et cette homogénéité de la ligne de chant qui confèrent à son martyre crédibilité et noblesse de caractère.

Bon chanteur doué d'une excellente technique, Antonel Boldan l'est à n'en pas douter, jusqu'à extravertir une tenue triomphante dans les aigus. La justesse de son engagement ne lui fait pas davantage défaut. Mais c'est en cantonnant son Pinkerton dans un rôle de séducteur sans grande envergure, plus inconséquent que véritablement cynique, qu'il va par contraste mettre en valeur la beauté et la grandeur d'âme de sa victime. Une plus franche virilité aurait certes contribué à l'affirmer en prédateur sans scrupule mais aurait en même temps compromis la stabilité et les contrastes d'un plateau vocal somme toute équilibré.

<i>Madame Butterfly</i> à l'Opéra de Clermont-Ferrand © Ludovic Combe
Madame Butterfly à l'Opéra de Clermont-Ferrand
© Ludovic Combe

Magali Paliès en Suzuki sans l'ombre d'un doute ! D'abord pour la chaleur et la fluidité d'un beau mezzo, soyeux et clair. Ensuite pour le naturel de sa présence comédienne habilement maîtrisée. Le Sharpless de Jean-Marc Salzmann, attachant baryton, illustre avec justesse et sagesse la maturité du rôle et sa complexité, dans une retenue qui préfigure l'inéluctable. Il suggère sans dévoiler. De la même façon que la richesse des costumes féminins habille le drame de la soie et des ors d'une société confite dans ses traditions, qui se refuse à regarder en face la vérité et l'hypocrisie d'un monde qui s'effondre.

La chute n'en sera que plus amère et violente. Si l'on s'interroge un temps sur le peu de soin à donner un soupçon de crédibilité à l'enfant de Butterfly, grossière poupée de chiffon désarticulée, c'est que tout semble fait pour fuir le plus petit souci de réalisme. Faut-il voir dans l'infanticide commis par Suzuki le mauvais fantasme d'une Butterfly trahie et désespérée, prête à tous les chantages pour, ultime argument avant son suicide, reconquérir l'amant inconstant ? Les derniers accords s'éteignent sur l'innocence orpheline sacrifiée sur l'autel des bons sentiments du couple Pinkerton. Le rideau tombe sur la poupée de chiffon, jetée à terre de dépit par une servante qui lave, dans cet ultime et surhumain sacrifice, la honte et les humiliations infligées à sa maîtresse. À moins que le doute ne subsiste sur l'auteur de l'infanticide : la fugacité de la scène ouvre à toutes les versions en même temps qu'elle semble en interdire une formulation précise et définitive...

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