Étonnamment, Madame Favart n’avait encore jamais connu les honneurs de l’Opéra Comique. En effet, si cette grande déclaration d’amour d’Offenbach à l’opéra-comique remporta un vif succès dans les années qui suivirent sa création aux Folies Dramatiques en 1878, elle tomba ensuite peu à peu dans l’oubli. L’injustice est à présent réparée : dans le cadre du 7e Festival Palazzetto Bru Zane à Paris, le jour même du deux-centième anniversaire de la naissance d’Offenbach, Madame Favart fait enfin son entrée au répertoire de la salle qui porte son nom.

<i>Madame Favart</i> retrouve la Salle Favart © S. Brion
Madame Favart retrouve la Salle Favart
© S. Brion

Avec Madame Favart, « le petit Mozart des Champs-Élysées » retourne aux sources de l’opéra-comique, dont selon lui le théâtre de la Place Boieldieu s’était trop éloigné. Ce faisant, il promène sur le passé – le sien propre, mais aussi ce XVIIIe siècle qui a tant nourri son inspiration – un regard plein de tendresse. Le livret, d’Alfred Duru et Henri Chivot, conte un épisode – romancé – de la vie de Justine Favart, figure pionnière du théâtre des Lumières, et de son époux, le dramaturge Charles-Simon Favart. Justine est courtisée avec insistance par le Maréchal de Saxe. Mais fidèle à son mari, elle refuse de céder à ses assiduités et doit recourir à maint stratagème pour préserver son couple et sa vertu. Rejoignant à Arras son mari caché chez un aubergiste de sa connaissance, elle rencontre par hasard Hector, un ami d’enfance. Celui-ci est amoureux de Suzanne, fille du major Cotignac et promise par son père à un jeune homme de meilleure condition. Cependant, Cotignac consentira à l’union des deux amoureux si par miracle Hector obtient auprès du Marquis de Pontsablé le poste de lieutenant de police. Grâce à l’aide de Justine qui embobine le concupiscent marquis en se faisant passer pour la femme d’Hector, ce dernier obtient la charge convoitée et peut épouser Suzanne. S’ensuit un enchevêtrement de péripéties et quiproquos rocambolesques qui amènent les protagonistes à endosser plusieurs identités et costumes. L’action se dénoue enfin au camp de Fontenoy où Favart, en la présence surprise de Louis XV, dirige Justine dans une représentation de sa pièce La Chercheuse d’Esprits. À l’issue du spectacle, le roi démet Pontsablé de ses fonctions et nomme Favart à la tête de l’Opéra Comique – ce qui, soit dit en passant, est tout à fait impossible, puisque celui-ci n’était alors qu’une troupe foraine.

<i>Madame Favart</i> à l'Opéra Comique © S. Brion
Madame Favart à l'Opéra Comique
© S. Brion

Pour mettre en scène cet hommage à la grande femme de théâtre que fut Justine Favart, Olivier Mantei a fait appel à une autre femme de théâtre : Anne Kessler, sociétaire de la Comédie-Française. À la différence de bon nombre de metteurs en scène actuels, Anne Kessler a pris le judicieux parti de conserver l’intégralité des dialogues parlés, rétablissant ainsi l’équilibre original avec les parties chantées. On ne s’y ennuie pas, bien au contraire, d’autant que les chanteurs, tous excellents comédiens, déclament leurs répliques avec autant de talent que de gourmandise. Hommage dans l’hommage – Justine Favart réforma le costume de scène –, le dispositif scénique transpose l’action dans le central costumes de l’Opéra Comique. Le résultat est assez convaincant et esthétiquement très réussi, même si, à certains moments, la bonne compréhension de l’intrigue peut souffrir de cette transposition. Dans ce décor grandiose, les protagonistes évoluent avec toute la fluidité et la vivacité requise par le vaudeville. Seuls les mouvements d’ensemble donnent parfois une impression d’inertie un peu brouillonne.

Les chanteurs, presque tous membres de la Nouvelle Troupe Favart, sont d’une belle homogénéité et pétris d’enthousiasme. Marion Lebègue rayonne dans le rôle-titre, sans toutefois écraser ses partenaires. La voix est ample, charnue, et arbore avec naturel toutes les couleurs et nuances des différents personnages incarnés par Justine : autorité, dignité, sensualité, espièglerie. Mais c’est dans le délicieux menuet de la vieille, à l’acte II, qu’elle se révèle le plus touchante. Charles-Simon trouve en Christian Helmer un interprète tout aussi investi, avec son baryton chaud et élégant, qui peine toutefois dans les aigus. François Rougier campe un Hector de bonne tenue, quoique pouvant manquer de finesse. Ses aigus conquérants, superbement projetés, font merveille, en particulier dans le duo des Tyroliens à l’acte III. La pétillante Suzanne d’Anne-Catherine Gillet combine légèreté et éclat avec un engagement scénique tel qu’elle va jusqu’à réaliser un grand écart. Le major Cotignac est impeccablement servi par un Franck Leguérinel très à l’aise. Avec un bonheur évident, Éric Huchet met tout son talent scénique et vocal (y compris dans les dialogues parlés) au service de l’abject et caricatural Marquis de Pontsablé. Le Biscotin de Lionel Peintre est tout en truculence, tandis que Raphaël Brémard donne au sergent Larose des allures de comique troupier du meilleur effet.

<i>Madame Favart</i> à l'Opéra Comique © S. Brion
Madame Favart à l'Opéra Comique
© S. Brion

En fosse, Laurent Campellone, qui avait déjà brillamment fait revivre la partition de Fantasio en 2017, transmet son enthousiasme et sa vitalité à un Orchestre de chambre de Paris en grande forme. L’ensemble palpite d’une énergie jouissive et puissamment communicative, qui se mue en émotion pure dans les passages les plus subtils. Quant au Chœur de l’Opéra de Limoges, sollicité dans plus de la moitié des numéros de la partition, il fait preuve d’une précision et d’une cohésion d’autant plus remarquables qu’il intervient presque toujours allegro.

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