Après quelques années d’absence suite à la crise sanitaire et un Requiem allemand qui n’aura jamais eu lieu, l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et son directeur musical, le jeune chef hongrois Gergely Madaras reviennent ce soir à Bozar avec un nouveau programme germanique. C’est également l’occasion d’inviter pour la première fois Chen Reiss, soprano israélienne et véritable habituée de ce répertoire.

Gergely Madaras
© Marco Borggreve

On admire la rondeur du timbre et l’incroyable souplesse des aigus de la chanteuse et l’on doit bien avouer que la subtilité de ses nuances font mouche dans Im Abendrot qu’elle réussit à merveille. Mais globalement, la fusion n’opère pas dans les Quatre derniers lieder : régulièrement couverte par un orchestre pourtant déjà bridé, la soliste se trouve en difficulté face à cette partition que Carlos Kleiber avait qualifié en son temps d’« inchantable » et accuse quelques soucis d’intonation en partie dus à un vibrato très large et envahissant. Si l’on grimace légèrement lors des nombreuses notes à l'attaque un peu basse, on peut regretter également que le texte ne fasse pas davantage partie de son interprétation.

De son côté, Gergely Madaras ne lui offre ni écrin, ni ailes pour s’envoler. La direction du jeune chef hongrois est assez inégale durant la soirée et revêt quelquefois un aspect simpliste, surexposant les motifs mélodiques ou adoptant un mezzo forte quasi constant. La musique de Strauss peine à s’épanouir sous sa baguette : le son orchestral manque de profondeur, se trouve parfois très déséquilibré et le chant ne parvient pas à se déployer. Ce côté terre à terre est aussi dû au cruel manque de construction de son interprétation qui tient davantage d’un enchaînement de micro-événements que d’une grande ligne directrice.

Ce manque d’architecture globale sera encore plus préjudiciable dans la symphonie de Mahler. Si cette Quatrième symphonie n’est peut-être pas la plus dramatique ni la plus imposante des œuvres de Gustav Mahler, elle n’en demeure pas moins un véritable bijou d’inventivité et de rhétorique orchestrale. Malheureusement, comme dans Strauss, les entrées sont parfois chaotiques et les transitions tombent bien souvent à plat. Les choix du chef hongrois sont régis par un aspect très esthétique, et semblent se concentrer davantage sur la beauté plastique des motifs que sur leurs sens dans la globalité du mouvement. En accord avec cette vision, le pupitre de bois magnifie cet aspect de jouissance sonore : de la flûte au basson, les délicieux bois de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège font briller la symphonie de couleurs très chatoyantes.

Puis, comme un rai de lumière salvateur, c’est Chen Reiss qui parvient à faire sortir Gergely Madaras de la torpeur dans laquelle il avait plongé son orchestre. Bien plus à son aise dans cette partition, la soprano aère et éclaircit les courbes mahlériennes, apportant soudainement une direction et une délicate poésie à cette interprétation. Naviguant à merveille dans cette musique qui lui semble familière, elle nous offre le texte avec une limpidité qui épouse une volupté vocale inouïe. La direction du chef hongrois est quant à elle bien plus lyrique et éloquente ; les grandes lignes prennent de l’ampleur, la richesse et la profondeur orchestrale gagnent en consistance et l’on obtient enfin cette bouffée d’ivresse et de tendresse qui nous manquait jusqu’ici. Il aura donc fallu attendre les dix dernières minutes de cette soirée pour pouvoir entrevoir les véritables forces et richesses de ces interprètes, comme si les bégaiements et les déceptions d’avant n’étaient qu’un mauvais rêve.

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