Après une mémorable 8ème de Bruckner il y a tout juste un an, Sir Simon retrouvait vendredi dernier le LSO à la Philharmonie. Tant par son ambiguïté que par l’énergie qu’il y a mise, sa 6ème Symphonie exprimait une volonté de susciter aussi bien par le fond que par la forme, par l’angle comme par la courbe. Partant d’un canevas assez brut, il est allé chercher dans la sensualité un dérivatif, une hybridation. Dans cette acception-là, on peut dire qu’il atteignait un juste milieu entre Nézet-Séguin, parfois constellé à l’excès (19/09/14 au TCE) et les carrures plus franches de ses aînés, par exemple Myung-Whun Chung (6/11/15 avec l’OPRF).

Sir Simon Rattle et le London Symphony Orchestra à la Philharmonie © Charles d'Hérouville / Philharmonie de Paris
Sir Simon Rattle et le London Symphony Orchestra à la Philharmonie
© Charles d'Hérouville / Philharmonie de Paris

Rien de plus plaisant pour les musiciens, me semble-t-il, qu’une direction qui exhorte plus qu’elle ne bride. Avec Sir Simon, la main qui dompte est remplacée par une forme plus directe d’incitation de l’avant-bras. Par sa gymnastique, ses sémaphores (pas toujours sexy), il se démarque d’une nouvelle génération de chefs qui en vient plus facilement aux doigts. Dieu merci, les musiciens ne s’y engagent pas moins aveuglément !

L’Allegro energico ma non troppo commence dans un rythme de marche. Pas de concession, là où Nézet-Séguin s’autorisait déjà quelques largesses, Rattle opte pour un motorisme imperturbable. Ce faisant, il obtient dès l’abord ce que d’autres cherchent vainement à retrouver a posteriori : un tempo et une pulsation. Ils sont là, tacites, mais solides. Nul tropisme dans le phrasé, nulle recherche d’ostensible, c’est à peine si le chef s’autorise quelques diminuendos expressifs. Mais Sir Simon captive par quelques jeux savants sur les équilibres, ainsi qu’une manière de souligner ponctuellement des détails (soufflet, respiration). 

La forte rythmicité va s’effacer dans l’Andante, faisant place aux textures. Entendre les violons du LSO est un plaisir de chaque instant, d’autant plus que Sir Simon les mâtine de portamento et de soufflets capiteux. La ligne mélodique qui leur est confiée semble vouloir se faire oublier, au profit d’une expressivité pure. De bout en bout, l’on admire cet art de l’échappée lyrique qui n’existait qu’à l’état latent dans l’Allegro, plus directif.

Sir Simon Rattle © Johann Sebastian Hanel
Sir Simon Rattle
© Johann Sebastian Hanel

Précisons que comme Jansons, Harding ou Abbado (et au contraire de Boulez, Nézet-Séguin), Rattle place l’Andante à la deuxième place, non à la troisième. Mahler en personne, hésitant, avait ultimement opté pour l’ordre scherzo-andante. Mais vendredi dernier, Rattle en défendait la version invertie, celle qui épargne au Scherzo sa redondance (de tempo, de tempérament). Avec l’Andante en sandwich, le Scherzo est devenu réminiscence, non plus surenchère. Mais ce retour est aliéné. Rattle substitue au tempo primo une pulsation infernale. Le souvenir est heurté, passé au miroir déformant : une impression que prolonge le saut d’octave aux cordes, wie gepeitscht (« comme fouetté »). Aucun slalom dans la pulsation, qui se veut parcours en ligne brisée, tandis que des effets de rupture cimentent ensemble les différentes temporalités. Dommage seulement que les violons, si fluides et si modelables dans leur continuité hypnotique, peinent quelquefois à percer.

Le maillet nietzschéen du <i>Finale</i> © Maxine Kwok-Adams
Le maillet nietzschéen du Finale
© Maxine Kwok-Adams
Des quatre mouvements, le plus difficile à tenir en termes d’énergie est le Finale. Mais le LSO tient sans problème la distance : des premières errances jusqu’aux baroufs d’éléphants, les décharges lumineuses (les cuivres, dans une succession de deux accords parfaits) et autres coups de maillet allégoriques. Rattle n’aurait sans doute pas eu avec les Berliner cette respiration insouciante, presque fraternelle, et cette aisance dans l’exercice de sa liberté.

Jamais le mal du siècle mahlérien n’a été plus tangible que dans ces tergiversations entre droiture et effusion fugitive ; vision libérée et moderniste que lui auraient sans doute refusé ses Berliner. On est également à mille lieux des cernures de Nézet-Séguin dans son concert pourtant inouï de 2014 aux Champs-Elysées ; ce vertige du détail, prenons garde qu’il ne s’installe trop dans le tissu de la musique même, aussi séduisant qu’il soit, car il corrompt certaines données élémentaires de direction et de structure. Et c’est en cela que Rattle s’en tire peut-être même un peu mieux. Jamais peut-être mieux que pour lui, la musique ne s’était voulue à la fois ligne de force et liberté de jouir !