Après les annulations quasi simultanées de la Staatskapelle Berlin et du Filarmonica della Scala, les orchestrophiles de la Philharmonie de Paris avaient de quoi être inquiets pour leur dimanche 16 janvier. Fort heureusement, les Bamberger Symphoniker sont passés entre les gouttelettes d’Omicron et les voilà qui entrent les uns après les autres dans la grande salle Pierre Boulez. Ouf ! Le miracle est d’autant plus grand que l’orchestre bavarois n’est pas venu en effectif réduit : il a fallu repousser les limites habituelles de la scène et abaisser le plateau au même niveau que les premiers sièges du public pour faire tenir tout ce beau monde – les cordes étant prudemment disposées à un instrumentiste par pupitre.

Les Bamberger Symphoniker à la Philharmonie de Paris
© Philharmonie Live

Sitôt arrivé sur son podium, le directeur musical de la phalange, Jakub Hrůša, prend le temps qu’il faut pour mobiliser ses troupes en silence avant de lancer l’Andante comodo initial. La Neuvième Symphonie de Mahler a cette étrange particularité de s’ouvrir et de se refermer sur des mouvements lents d’une ampleur incomparable, double adieu au monde et à l’amour dans la droite lignée du Chant de la Terre. Entre ces deux imposants piliers, le ländler (2e mouvement) et le rondo burlesque (3e mouvement) offrent un condensé de l’univers mahlérien, entre l’héritage populaire de l’Autriche et un furieux artisanat orchestral annonciateur du XXe siècle musical.

Dès le premier mouvement, cela saute aux oreilles : on aura droit à tout, le savant et le populaire, la fureur et le mystère. L’orchestre maîtrise aussi bien les longues lignes mélodiques tortueuses que le contrepoint vif et sauvage qui, sous les doigts d’un orchestre moins consciencieux, donnerait l’impression d’un capharnaüm. Les Bamberger Symphoniker ont un sens aigu de la polyphonie sans que Hrůša ait à s’ériger en agent de la circulation entre les instruments. Dans les cordes, le son semble provenir du fond de chaque pupitre – signe caractéristique des meilleurs orchestres germaniques –, donnant l’impression d’une marée irrésistible. Mais surtout, toutes les attaques, articulations et longueurs de notes sont naturellement homogènes, qu'il s'agisse des appuis costauds du ländler (quelle prise de parole des seconds violons !) ou des motifs délicats des mouvements extrêmes : pour tous ces musiciens, il paraît évident que la langue maternelle est mahlérienne.

Derrière les archets, les bois et les cuivres savent exactement quand ils doivent colorer cette texture et quand ils doivent s’en extraire : tuba, bassons, contrebasses forment une charpente d’une solidité à toute épreuve ; flûte, piccolo, hautbois, cor jouent les caméléons dans les relais de timbres avec l’oreille de chambristes accomplis ; trompette, timbales, cymbales, harpes s’illustrent les uns après les autres dans des interventions calibrées au millimètre, comme les rouages d’une machinerie musicale bien huilée.

Jakub Hrůša dirige la Neuvième Symphonie de Mahler
© Philharmonie Live

Tout cette perfection plastique pourrait paraître bien froide ou peu éloquente si Hrůša ne trouvait pas, en toute circonstance, le ton juste. Doté d’un bras capable de tout, de ciseler une mesure vive comme de tenir une battue d’une lenteur insoutenable, le maestro sait rassurer ses troupes par une indication claire comme les inspirer par sa seule posture concentrée. Faisant confiance à ses musiciens pour le détail des équilibres (qui ont sans doute fait l’objet d’un travail des plus rigoureux en répétition), Hrůša s’attache essentiellement à montrer la dynamique générale et à tenir les tempos. C’est ce qui permet au fil du discours de ne jamais être brisé malgré l’ampleur de la forme, tandis que le chef assume le jeu mahlérien jusque dans ses extrémités : le hautbois est poussé dans ses retranchements sur l'ultime tenue interminable du premier mouvement, le ländler est grotesque à souhait, le rondo burlesque frôle l’excès de vitesse et le dernier mouvement s’achèvera sur un crin d’archet, dans la lenteur épuisée d’un monde sonore en train de s’éteindre à petit feu. Souffle coupé sous les masques, oreilles écarquillées, le public observera pendant de longues secondes les cendres silencieuses de cette Neuvième de légende. Fort heureusement, les caméras de Philharmonie Live l’ont immortalisée – on ne saurait trop vous conseiller d’aller vous y plonger.

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